De Litteris

17-2-2011

Auto-da-fé

Elias Canetti - Traduit par Paule Arhex - Editions Gallimard (L'imaginaire) - Allemagne (si l'on peut réellement rattacher Canetti à un pays)

Je ne sais ce qui m’a retenue si longtemps loin de ce monstre littéraire qu’est Auto-da-fé (peut-être des souvenirs douloureux de versions allemandes trop difficiles pour mes facultés d’alors ?). J’ai passé la journée plongée dans cet unique et miraculeux roman de Canetti (que je compte découvrir davantage les prochains temps) et j’en ressors éblouie et fatiguée.
Eblouie par sa construction et son thème, fatiguée par sa richesse et sa noirceur. Publié en 1935 en Allemagne, il a fallu attendre 1949 (1968, réellement, lors de sa retraduction chez Gallimard) pour que la France découvre cette parabole de la capitulation des intellectuels face à la montée du nazisme.

Peter Kien est un des génies de son époque : sinologue respecté, il possède la bibliothèque privée la plus importante et la plus respectée de sa ville d’études (une Vienne non-nommée). Dans sa vie sèche et froide d’érudit, seule sa passion pour les 25 000 volumes avec lesquels il cohabite lui offre un lien avec ce que cet homme cérébral peut conserver d’humain. Il vit hors du temps (son quotidien poursuit un cycle aux horaires fixes), hors espace (son appartement ne compte que peu de meubles et sa promenade quotidienne lui fait décrire des spirales répétitives autour des étals des librairies), hors humanité (au point de croire, quand quelqu’un lui adresse la parole, qu’on parle à un corps étranger, exilé de son esprit si pur et si haut).

De cette « hors-vie » au centre fixe (la culture), il tire une immense satisfaction. Pour se libérer un peu plus des contraintes matérielles, il engage une bonne, Thérèse, pour qu’elle dépoussière méticuleusement, pièce après pièce, ses livres. Trompé éhontémment par cette femme avide d’argent, il en vient à s’auto- persuader qu’il lui faut l’épouser, afin que quelqu’un prenne soin de ses livres, au cas où il lui arriverait quelque malheur. Le désastre commence alors : en laissant entrer un fragment de la société dans sa vie si bien réglée, Kien se voit exposé à toutes les férocités de la vie. Il se verra confronté à l’avidité, la violence, l’escroquerie, sera expulsé de chez lui, battu, volé, embarqué dans une lente croisade vers la folie et l’auto- destruction.

C’est une sorte de Don Quichotte en terres kafkaïennes que nous donne à lire Canetti : cet intellectuel, inapte au monde et incapable de le comprendre autrement qu’intellectuellement, théoriquement, à travers des murailles d’encre et de papier, bascule rapidement dans un univers absurde et angoissant, car il ne peut saisir les codes et communiquer, lui qui s’est isolé de tout et qui songe réellement que le monde se limite à sa bibliothèque. Le titre allemand Die Blendung (l’aveuglement mais aussi le fait de se cacher dans quelque chose, de se camoufler) insiste d’ailleurs beaucoup plus sur cet aspect du personnage que notre adaptation française – dont l’ambiguïté est pourtant séduisante si l’on se souvient de l’étymologie : l’autodafé est, avant de signifier la destruction de livres, un acte de foi ; et Kien n’est-il pas l’archétype du croyant, aveuglé par sa foi insensée en la culture qui lui obscurcit le sens des évènements ?

Il y a quelque chose de déchirant et de fascinant de le voir se heurter à l’incompréhension des mobiles de sa propre femme et de ses autres bourreaux, de le sentir incapable de regagner le réel – réel insipide et grotesque que nous percevons à travers les voix brutales et odieuses de ceux qui le martyrisent. Kien est tout simplement incapable de percevoir le fonctionnement du quotidien et d’appréhender la noirceur des êtres qui l’entourent, tandis que ceux-ci se heurtent aussi à l’impossibilité de comprendre son mode de fonctionnement et, le traitant comme un fou facile à manipuler, contribuent à le plonger dans son obscure folie (comme le Samsa de La Métamorphose, se sentant mentalement ravalé au rang d’un insecte, se transforme physiquement en l’un d’entre eux). Au fil des trois parties aux titres symboliques (une tête sans monde, un monde sans tête, un monde dans la tête), on observe la lente déformation de son esprit qui, pressé par la bêtise d’un monde grotesque, succombe à ses propres obsessions. On bascule à sa suite dans une hallucination constante, où s’enchaînent les logiques improbables (mais parfaitement logiques intrinsèquement : n’est-ce pas là le principe du monde intérieur du fou par rapport au monde normatif ?) de chacun des êtres qui peuple le roman.

Le grand tour de force de Canetti est sans doute de rendre si vivants des personnages qui pourraient être des archétypes, voire des caricatures (la bonne, au bon sens déformé par l’avidité, qui a des idées fixes sur ce que doit être un homme et sur l’argent qui lui est dû ; le nain trompeur, qu’on dirait tout droit sortir de quelque conte moyen -âgeux ; l’aveugle, à la fois victime de la société qui le rise et sorte d’Œdipe intellectuel en quête de rédemption ; l’intellectuel détaché de tout….). Le style qui les croque est absurde, douloureux, acéré. Je le trouve particulièrement brillant lors des scènes d’hallucinations éveillées, comme ce long glissement qui conduit Thérèse dans le magasin de celui qu’elle désire ardemment ou ces scènes prodigieuses où Kien extrait de son cerveau sa bibliothèque portative.

Je ne peux que vous engager à découvrir ce livre, qui pressent avec tant de justesse et de désespoir la faillite et la ruine de la vieille Europe, la défaite des intellectuels et de la culture face à l’horreur du nazisme. Il me semble douloureusement actuel dans notre société où l’on méprise la culture et moque les intellectuels, les condamnant, comme Kien, à une inadaptation, une incommunicabilité, une « hors-vie » certaine (sans atteindre la caricature d’absence de vie de celui-ci). Je n’aurais peut-être pas autant souffert de lire Kien se faire humilier (sentiment renforcé par son incapacité à percevoir et concevoir le mal qu’on lui fait) si je n’avais pas tant la sensation déprimante que ce triste sort qu’on lui réserve n’était pas aussi le lot des intellectuels d’aujourd’hui, que l’on boude pour leur préférer d’abêtissants divertissements, à qui on accorde ni place ni crédit(s) (dans tous les sens que ce mot reflète), un monde où l’on préfère une simplicité galvaudée au moindre effort intellectuel, où l’on brandit de misérables Houellebecq comme de grands penseurs quand ils ne sont que des caricatures de bobos cachant leur vacuité sous d’épaisses couches de pseudo- cynisme à la mode (sans parler de la fausse étiquette d’écrivain dont on les pare)…

Bref. Cessons ici de faire de citer des noms qui fâchent pour n’en retenir aujourd’hui qu’un seul : Canetti, et son brillant Auto- da- fé, à mettre dans les mains de ceux qui chérissent la littérature. Je n’ose utiliser le mot de chef d’œuvre, trop galvaudé de nos jours, mais je peux affirmer, en toute sincérité, que ce livre me hantera certainement longtemps et rejoint les rangs serrés des livres indispensables à ma bibliothèque.

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2 commentaires

  1. Anne a écrit le 12-1-2013 à 16 h 36 min :

    Intéressant billet sur cette œuvre que je viens moi aussi de lire… Comme toute Œuvre de ce nom, elle donne à penser et beaucoup de choses à repenser… J’ai été particulièrement éblouie par la prouesse narrative, sans cesse renouvelée jusqu’au “suicide” final (l’autodafé) : comment faire glisser et “communiquer” de personnages en personnages la folie qui les habite par des glissements de sens et de signes ( le monsieur Puta de la domestique qui devient Boudha aux oreilles du sinologue…) : tous plus fous les uns que les autres, communiquant dans un ensemble orchestral et cacophonique à la fois, les personnages que Canetti met en lumière nous donnent aussi une leçon d’humilité sur la capacité (voire incapacité) de communiquer.
    En tout cas à mes yeux aussi ce roman figure désormais parmi les œuvres les plus fortes de mon expérience de lectrice exigeante.

  2. gilles garriguenc a écrit le 9-8-2015 à 18 h 00 min :

    Lire auto-da-fe m’a pris plus de trois mois.
    Mais quel livre!

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