De Litteris

23-9-2011

Balzac revient

Kol Osher - Editions Les doigts dans la prose

Balzac revient : le voilà qui s’éveille, écrivain momifié par les manuels scolaires, en son musée de Saché, prêt à en découdre avec la postérité, ses romans inachevés, le besoin de moderniser son œuvre, et, pourquoi pas, une guide blonde aux jolis mollets.

Balzac revient : est-ce vraiment pour écrire ou pour nous pousser à jongler entre nostalgie et modernité ? Peut-on le moderniser ou n’est-il que l’expression d’une certaine image (d’Epinal) mélancolique de la littérature et de la France (sa campagne, ses jeux des mille francs…) ? Peut-on le dépoussiérer – ou est-il condamné à fuir, tel un Rimbaud bedonnant, la littérature moderne ?

Ne cherchez pas, en lisant ce livre, à lire un petit guide du parfait balzacien (pour cela, lisez plutôt le splendide portrait dressé par Stefan Zweig… dont on m’objectera sûrement qu’il est plus littéraire qu’historique), une reconstitution exacte de l’écrivain (“sa vie, son oeuvre”) et de son environnement. L’auteur recrée ici, en lecteur amoureux, son Balzac, à grand renfort de clichés (le fameux et indispensable café, le papier à découper sur le bureau « d’époque », le « nulla dies sine linea » – à moins que ça ne soit « blablabla » ?- l’association évidente du Lys dans la vallée à Saché, la bedaine imposante – si graphique, sur la belle couverture !…), qui sont aussi évocateurs que railleurs. Balzac, un des grands totems de la littérature française, peut-être plus accessible qu’un Hugo statufié, qu’un Flaubert distant ou qu’un Zola aux enthousiasmes quelque peu rigides, Balzac, homme aux appétits multiples autant qu’écrivain à la plume gargantuesque… Balzac, si attachant dans son humanité imparfaite qu’on le réduit souvent à ses topoï balzaciens, à des biographies cent fois simplifiées sur l’autel de la postérité scolaire… A-t-il le droit de se réapproprier (fusse en dessinant une moustache sur un buste rodinisé) sa propre personne, ou doit-il rester persona littéraire, « victime » de l’amour nostalgique de ses lecteurs ?

C’est, ce me semble, la matière de ce curieux livre, qui se lit comme un hommage-boutade travaillant habilement à rendre vivant ce que l’on a tendance à qualifier de « monument » (avec tout ce que cela peut impliquer de figé, poussiéreux, distant…) de la littérature. Cet agréable ton n’est pas la moindre de ses réussites. La plus belle, à mes yeux – ou, restons précise : ce qui m’a apporté le plus de joie à la lecture- est la langue qui transporte allègrement ce court récit. Sans être balzacienne (on aurait plutôt envie, dans un grand raccourci intellectuel, de la qualifier de « rabelaisienne », tant elle s’apparente à une perpétuelle dégustation de mots), elle sait reproduire la démesure balzacienne ou plutôt l’appétit contagieux de l’écrivain : gouleyante, grasseyante, euphorisante, elle envahit avec bonheur nos gosiers de lecteur. Je n’ai pu résister au bonheur d’en lire de longs passages à voix haute, pour le simple plaisir de sentir le rythme, le joyeux festin de mots. On s’acoquine, pétillant, à ce style enlevé rondement (enfin des scènes lestes emmenées avec gourmandise !), on s’amuse des parenthèses-incrustations semant, ça et là, des commentaires ironiques, on rit des incursions balzaciennes vers la modernité, on croque et savoure chaque vocable, simplement heureux de jouer avec notre langue maternelle (comme quoi, il n’y a pas besoin d’avaler le Littré pour la célébrer… fin de la parenthèse narquoise et gratuite).

J’aimerais conclure sur une dernière remarque : cette lecture est d’autant plus délectable que le travail de mise en valeur de l’objet- livre est remarquable. A la gourmandise des mots s’ajoute celle de manipuler un livre véritablement beau : je suis sensible, notamment, au choix du papier, qui est un véritable régal sous les doigts et produit une jolie mélodie quand on tourne les pages. Que l’éditeur soit remercié pour le soin apporté à la mise en forme de ce délicieux ouvrage – et pour ses choix, qui enchantent la lectrice boulimique que je suis.

« A suivre » sur ce blog, dans les prochains jours : la critique de Marge occupée, qui fut le premier livre du catalogue de cette maison d’édition enthousiasmante.

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