De Litteris

26-3-2013

Chaussures vides – Scarpe vuote

Sylvie Durbec - Editions Les carnets du dessert de lune

La nuit, la marche, la langue : trois motifs qui s’entrelacent pour tracer le parcours poétique de Sylvie Durbec.

C’est d’abord la nuit qui surgit et forme le paysage palpitant de la première partie de recueil : tour à tour force créatrice, modelant de ses ombres bleues “un nouveau pays / de la couleur invisible du temps” et se faisant “morsure d’infini sur le rouge du sommeil“, et main qui estompe les êtres, murmure “les petits morts“. Puisant dans cette “bibliothèque des rêves” qu’elle parcourt “d’étoile à d’étoile“, Sylvie Durbec fait de ses chevauchées nocturnes un lieu où les frontières entre sommeil et rêve se dispersent, où la montagne se peuple d’anges, de “bêtes ailées” dont les ailes sont de “soie froissée“, où la vie et la mort s’attachent en bouquet. “Jardinière des saisons“, elle retrace, à travers des nuits estivales, “l’alphabet des paysages” qui contemplera ses pas.

Car l’écriture, sous sa plume, est essentiellement marche, corps projeté vers l’avant, dont les déambulations sillonnent l’espace (l’Iran, l’Italie, la Saorge) et le temps. Se chaussant de nouvelles paires de chaussures pour “arpenter plus commodément des rues inconnues / et retarder la disparition“, notre “aventurière terrestre” interroge, par ses foulées, ses souvenirs (“étrange façon d’écrire la mémoire”), les figures aimées (interrogeant Erasme – “rêve-t-il aux distances qu’il ne parcourra plus ? ” – autant que Sebald – “Combien de kilomètres par centaines a parcouru Sebald le marcheur ? / Et c’est sa voiture qui a eu raison de lui et l’a tué. / Encore une fois, chaussures vides, abandonnées, jetées”), et son rapport à l’histoire (“je connais beaucoup d’histoire de pieds et de souliers blessés “).

Ses claudications reformulent l’espace-temps :  la montagne de l’enfance, d’où surgissait la figure inspirante du cavalier, devient “colline de chaussures mortes“, spectre d’âmes juives massacrées. Eprouvant, d’un pas souple, l’élasticité du temps, Sylvie Durbec fait ainsi communier, dans une même paire de souliers, les vivants et les morts, les présents et les évanouis (“Où sont passés les sentiments ? / Dans nos pieds. /Dans nos souliers. /Dans nos vêtements vidés de nous-mêmes “). Marchant, elle conjugue l’enfant et l’exilé (” si à l’un on offre une bague d’exilé / à l’une / revenue d’on ne sait quelle histoire, / offrira-t-on les sandales d’Aladdin ? “), le vivant et l’endeuillé, le réel et le chimérique (” je l’imagine, et je n’obtiens que la silhouette d’une femme qui passe / et ce n’est pas un sonnet de Baudelaire “).

De cette mosaïque en mouvement émerge le portrait d’un être («  Depuis l’enfance, je regarde mes pieds, /me demande si je les reconnais / ou / s’ils me sont des étrangers. / Je n’ai pas de réponse, / alors je les glisse dans des souliers ») et d’une langue qui se construisent (“je n’ai pas de langue pour la décrire / je n’ai pas de chaussures pour la sculpter“). Unissant les frontières (entre pays, ou entre “le MORT et le VIF“) comme les pages de son livre, Sylvie Durbec recoud les impossibles (“les bois avec les sources / les chemins avec les pieds les chardons avec les mains / l’altitude avec la platitude le désert avec les mots“) et déploie, danseuse oscillant sur un pied, prête à bondir “d’étoile à étoile“, une langue douce, harmonieuse, qui, blottie à l’ombre – ou la lumière ?- de certaines langues aimées (italien, allemand ; ou langues-êtres : Dickinson, Nizon,Trakl, Adonis, Juliet…), trace son intime voie poétique : “parler correctement une langue, est-ce savoir la chanter ou la taire / lorsque s’éloigne le monde ?

On ressort de ce beau recueil, chantant une vie en poésie autant que le travail du deuil à travers les mots, hanté par cette langue-ruisseau à la fluide beauté.

Vous pouvez commander ces arpents poétiques et leur couverture onirique chez votre libraire ou chez l’éditeur.

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