De Litteris

28-1-2011

Dino Egger

Eric Chevillard - Editions de Minuit - France

Au commencement était le nom : Dino Egger, dont les sonorités intriguent (oeuf de dinosaure matriciel, équivalent autrichien du « John Doe » anglais ?) . Après le nom vient la personne ou plutôt son absence : car Dino Egger n’a, hélas ! jamais existé. Son aura aurait pu égaler celle de Platon, Homère, Einstein, Epictète, Mozart ou Marx, sans l’existence desquelles le monde ne serait pas ce qu’il est devenu aujourd’hui. Mais non : Dino Egger – Dino Egger quand même !- n’est pas venu illuminer le monde de ses diverses inventions farfelues (la séparation chirurgicale de la poésie et de la mièvrerie, le calendrier des coïncidences, la preuve de la persistance du rêve dans le cadavre jusqu’à complète dissolution de celui-ci, la langue universelle conservant le génie de chaque idoine, le funiculaire céleste, l’accélérateur d’adolescence, l’incubateur d’idées embryonnaires…) et les conséquences de cette brèche dans une longue succession de génies qui ont façonné l’univers nous laissent hagards.

Ne reste plus à Albert Moindre, le narrateur, qu’à s’engouffrer dans les brèches de l’uchronie pour révéler au monde le champ des possibles existences de Dino Egger, depuis sa gestation présumée jusqu’à ses probables évolutions. Il lui faut décortiquer l’absurde absence, imaginer le génie d’Egger à l’aune d’autres génies (aurait-il pu être Goethe ou Epictète ? Albert Moindre peut-il lui-même être Dino Egger, lui, le moins que rien, le moins qu’Egger, le plus qu’aigri?), travailler la matière des siècles pour en faire surgir, dans les creux, dans les failles, la terrible absence.

Albert Moindre est un peu l’archétype du créateur dont l’image est amoindrie par l’irruption, hors du néant, du personnage, personnage qui finit toujours par renvoyer son créateur dans les limbes de l’oubli (qui se souvient de Mary Shelley dans l’ombre de Frankenstein, de Bram Stocker derrière Dracula ?). Dans ses hésitations, on sent les contorsions du langage pour réussir la prouesse incertaine : donner forme au vide. Trouver, dans les failles de la réalité, suffisamment d’espace littéraire pour placer des histoires.

Mais faut-il vraiment en créer, des histoires ? Chevillard se moque du récit, en faisant s’interroger sans cesse Moindre, qui piétine autour de son incertitude à pouvoir stabiliser son personnage sur le papier, ou en fixant, au centre de son œuvre, un journal improbable qui, sous couvert de conter les avancées de la construction d’une technologie ou d’un projet jamais nommé, broie du vide et de l’absurde, et se refuse à donner à voir, à lire. Il met au défi, malicieusement, notre paresse intellectuelle : le lecteur moderne veut, bien souvent, qu’on le prenne par la main et qu’on l’entraîne vers des histoires aux balises simples, et ne parvient plus, quand on le déstabilise, à faire son travail de re-création (lui préférant la récréation) de l’œuvre en son for intérieur. En jouant les Pénélope tissant et détissant la toile du récit, Chevillard ne lui permet pas de se reposer et le met face, non seulement aux difficultés de la création (à travers l’impossibilité, parfois, de créer de la présence à partir du rien), mais aussi celle de la lecture aujourd’hui.

Ce n’est pas la première fois que Chevillard joue l’exercice de l’uchronie – déjà, dans Sans l’orang-outan, il tentait d’imaginer un monde sans ce noble primate – : avec D.E. (un coup de D.E. jamais n’abolira le hasard ? N’y -a-t-il pas un petit quelque chose de mallarméen dans cet aboli bibelot de Dino ? Moindre dit Egger ! et, hors de l’oubli où sa voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les génies sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’Absent de toute Histoire), il pousse plus loin ses réflexions sur les limites du roman, avec une intelligence et un humour corrosif et absurde rafraîchissant.

Vous pouvez en lire les premières pages sur le site des éditions de Minuit.

Pour découvrir Chevillard, allez également vous régaler de son blog.

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