De Litteris

30-8-2011

Du temps qu’on existait

Marien Defalvard - Editions Grasset - Roman - France

Deux enterrements forment le cadre du roman : sur la toile-texte s’étale un narrateur dandy qui traverse la France et le vingtième siècle mourant (de la fin des années 60 à nos jours), traînant sa nostalgie d’être né trop tard, dans un monde semblant trop décati et abêti pour sa grandiloquente intelligence. L’adolescence bourgeoise, le rapport à la mère, la découverte de la mort, l’apprentissage de l’amour et de l’homosexualité, l’affirmation de l’ennui et de la misanthropie sont les temps forts des mémoires désabusés de cet homme qui, en cherchant à fuir l’idée de mort à travers des paysages (se voulant) intérieurs, hiberne sa vie.

A lire ce résumé, on imagine peut-être un grand roman métaphysique, les tourments d’une âme déchirée qui, refusant le temps et sa finitude, le cristallise dans des paysages-âmes et dans la littérature. On pourrait effectivement songer à Proust, dont on retrouve le nom régulièrement dans les critiques du roman de Defalvard. Je ne me risquerai toutefois pas à faire le rapprochement, à la fois pour ne pas (nécessairement – face à tel monument de la littérature) dévaloriser la plume de Defalvard mais aussi parce que le projet d’écriture ne me semble pas le même : s’il semble professer un goût certain pour le pictural, la fresque, le lieu, chez lui, ne me semble pas avoir le ressenti ontologique que l’on trouve chez Proust. La description abonde, riche en couleurs, mais le ressenti manque et ne participe pas à la construction « métaphysique » du personnage… Mais je m’égare, à trop vouloir reprendre les raccourcis intellectuels de certains critiques !

Le projet était donc noble et réclamait une écriture mimant ce va-et-vient du personnage entre passé et présent : Defalvard a donc puisé aux sources d’un vocabulaire riche et précieux, sur lequel il a greffé quelques néologismes saugrenus (glorioler ?). Il semble avoir lu ses classiques et médité l’écriture dix- neuvièmiste. Il a tenté de concilier cette écriture « classique » et modernité,  mélangeant, à la frénésie romantique, des tournures orales (et ce dès la première phase, clin d’œil à Céline), des rythmes parfois plus saccadés ou des relâchements grammaticaux que l’on souhaiterait poétique (« le paysage était en grand romantisme »).

Mais la fusion n’opère jamais – ou, restons objectifs :  n’a pas opéré en moi :  je n’ai pu me départir, au cours de ma lecture, d’une sensation insupportable de creux insensible que tous les foisonnements (baroques) de la langue n’ont pas comblé. Ces débordements linguistiques m’ont bien trop souvent gênée dans ma lecture : loin d’y voir de la virtuosité, je n’y ai souvent senti qu’une emphase boursouflée et bancale. La truculence du mot juste s’est noyée sous des déluges de figures de styles et de tentatives jusque boutistes de créer à chaque phrase (ou presque) une captatio poétique, les quelques fulgurances descriptives (« l’aigre des rivières à saumons », les ciels « de frangipane ») se sont aplaties face à des formules mal dégrossies (« j’ai vécu classiquement à Paris ; j’ai vécu baroquement à Strasbourg », « La vie sans fard, la vie sans phares »). Defalvard semble céder trop souvent au plaisir de se lire écrire, s’empêtrant dans des descriptions nébuleuses et touffues qui brisent la limpidité de sa narration.

S’il a compris que la littérature était affaire de style, il l’y réduit donc dangereusement et nuit ainsi à la construction de son narrateur, vecteur de l’entrée dans l’œuvre. L’arrogance de son personnage tourne à vide : l’ennui qui le gagne est moins une véritable philosophie, une position intellectuelle, qu’une expression de son absence d’existence, de sa construction pompeuse. Il se veut dandy, méprisant un monde trop vain pour lui, mais il semble avant tout puéril, creux. Ses aphorismes et déclarations péremptoires (« elle avait traversé sa vie comme un géant, mais ses bottes étaient pleines d’absences ») tentent de mimer une certaine expérience et prétendent à la maturité, mais ils n’ont pas la justesse cinglante des dandys d’Oscar Wilde. Bien que l’on puisse deviner certaines influences dans la construction de ce personnage (à la fois une certaine idée de la décadence empruntée à Huysmans et un idéal de rupture et de continuité avec le passé, lié au romantisme), il manque de conviction, de corps : il reste à jamais un grand assemblage d’idées, de mots qui se veulent désespérés, que l’on sent pétris avec frénésie, mais qui, à force d’être trop amplifiés, délayés, perdent de leur force (« Le trublion de leur pitié, de leur croyances, de leur piété, né comme la gangrène magnifique de leurs jours, promu comme une fleur superbe et tentatrice au cœur des reliefs de l’ignorance, comme les dernières bouffées de l’absurdité des guerres qui les avaient ensevelis déjà ») et tournent à vide.

Je suis donc assez navrée que, pour les besoins du « buzz » (pour employer un horrible mot à la mode), on crie, sous prétexte de jeunesse, au génie – ombre de Rimbaud, nous voilà ! S’il y a effectivement quelque chose de prometteur dans la maîtrise de la langue chez Defalvard, Du temps qu’on existait me semble avant tout un gigantesque brouillon, un laboratoire stylistique sans supplément d’âme, qui aurait gagné à prendre le temps de mûrir pour être véritablement touchant. Je crains fort que l’admiration générale ne se réduise souvent à « oh ! quel vocabulaire à son âge ! » : ce festival de vocable est tout à fait respectable, il est vrai (combien de livres aujourd’hui emploient les mots « présérie » ou « glabrisme » ?), mais il ne suffit pas pour écrire le chef d’œuvre qu’on nous promet de toutes part et n’est pas suffisant pour faire de son auteur un grand écrivain.

Je ne peux qu’espérer que, dans ce concert de louanges extatiques, l’auteur saura garder la tête froide et poursuivre son expérimentation, autant en littérature que dans la vie, tant il est vrai que la lecture et la littérature, si elles nous font grandir, ne peuvent malheureusement pas pallier toutes les expériences nécessaires pour faire vibrer « juste » les pages que l’on écrit.

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4 commentaires

  1. Nadejda a écrit le 30-8-2011 à 19 h 08 min :

    La pose de ce petit monsieur sur la photo qui accompagne ce livre me déplaisait. Il me fait penser à BHL qui se la jouait dandy style “Baudelaire”. Ta critique confirme mon impression. Je l’écouterai car je pense qu’il y aura des interviews… à moins qu’il s’y refuse

  2. Julie Proust Tanguy a écrit le 30-8-2011 à 19 h 12 min :

    Tu peux avoir un petit aperçu de sa voix et de son élocution en cliquant sur le lien suivant :
    C’est un court extrait d’une émission sur France inter, qui pose un peu le personnage.

  3. Nadejda a écrit le 30-8-2011 à 20 h 17 min :

    J’ai été écouté l’extrait d’émission sur France-inter et cela ne fait que confirmer l’impression que j’avais ressentie en voyant des photos… Merci de m’avoir mis ce lien.

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