De Litteris

7-10-2012

Enfance soir

Pierre Cendors - Editions Circa 1924

Une nouvelle pierre au labyrinthe-Cendors, sous forme de livre-accordéon.

Une voix, qui glisse de « tu » en « je », épaisse de mystères (qui est ce tu, qui est ce je : des enfants enfermés dans quelque banal pensionnat, remué de quelconques bruits nocturnes, ou autre chose, comme le suggère la fin du texte ?), tressée de contradictions, d’oscillations, luttant contre l’ordinaire pour le métamorphoser, comme savent le faire les enfants avant que le sommeil les emporte, défigurant les ombres sous leurs paupières, regardant sans voir, lisant sans lire, « avant que cela ne commence » – le sommeil, les chimères.

Le texte organise peu à peu sa bascule, déformant les maigres bornes qu’il offre (à quand correspond ce « maintenant » ? A un présent onirique, à un temps détrempé d’encre ? Où se situe-t-on ? Dans un souvenir, une illusion, un lieu palpable, un entre-deux ?), transformant un ascenseur en véhicule de songes (« il te semble que quelque chose, tu ne sais quoi, va surgir d’une terre profonde, un torse, des épaules, un cou. L’haleine animale d’une joie sauvage »), montant et descendant dans l’imaginaire, le subconscient poétique du lecteur – à moins qu’il ne traverse réellement les douze étages menant de ce « je », qui cherche à traduire les ombres du texte, jusqu’au lecteur, qui hésite à s’embarquer dans cet attelage de mots au souffle trouble, et finit par s’y engager, confiant en la force interne du style-Cendors.

On se laisse emporter par cet étrange enchevêtrement textuel, en se demandant si l’on a assisté à une rêverie nocturne d’enfance perdue, ou à l’intuition fulgurante de ce qu’est le processus d’écriture fantastique, où les diverses trames du temps se confondent, étirées dans les ascensions du texte et ses déclivités étranges, et où les sens se troublent et n’offrent plus de repères stables.

Au texte répondent des collages tout aussi énigmatiques, au travers desquels chemine une bille-bulle-ballon, reflets incertains, guide fragile pour des enfants aux allures désuètes, se détachant sur des imaginaires riches de symboles (vague déchaînée, phare qui n’éclaire rien, pluie d’étoiles filantes, cheval de manège emballé, lune et branches démesurées, villes-poupées, statuaire carrollienne).

Etrange fil directeur visuel, que cette forme qui fuit au gré des vents, comme les certitudes du lecteur s’égarent au fil de cette poignée de pages qui réinventent l’errance éveillée.

Un fascinant micro-labyrinthe à la belle facture (papier luxueux, accordéon-dédale abrité par une belle couverture à rabats & impression de qualité), que j’imaginerais volontiers réalisé par David Lynch, tant il y a dans cette dense écriture visuelle quelque chose qui joue avec notre inconscient, dansant sur nos capacités de compréhension et d’intuition.

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2 commentaires

  1. Sébastien Marcheteau a écrit le 27-3-2013 à 21 h 02 min :

    Je viens de le lire, un petit bijou de petit format… Une autre petite boîte de l’enfance. En relisant ton article, je mesure la justesse de tes lectures. Un livre à lire et à relire, de la même façon qu’on joue, enfant, avec l’ascenseur.

  2. Julie Proust Tanguy a écrit le 28-3-2013 à 8 h 03 min :

    J’étais sûre que tu y retrouverais une autre de tes boîtes… ce livre continue de me fasciner, des mois après, je le saisis sur l’étagère et me plonge en apnée dans son mystère !

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