De Litteris

5-10-2012

Engeland

Pierre Cendors - Editions Finitude

Engeland : le titre porte en lui la promesse d’une terre d’anges dépossédés, non de leurs sexes, mais de leurs noms. Sur la couverture, un regard, tourné vers l’au-delà, semé de neige comme des trouées d’absence, évite la silhouette sombre d’un homme sans visage, juché sur un building privé de ses hauteurs. L’absence, comme serment de lecture.

La photographe Fausta K. a construit sa vie et son œuvre autour du vide – celui dans lequel son ami d’enfance, Houdini, est un jour tombé, celui de la disparition progressive de ce jumeau psychique, celui qui hante ses photos taciturnes. Hantée par le manque de celui qui, après son accident, lui a été caché et avec qui elle correspond par fragments jusqu’à ce qu’on lui annonce sa mort, elle cherche, à travers l’art photographique, à exprimer les « raccourcis vers le rien », les « empreintes du silence » qui façonnent sa vie. La photographie est moins, pour elle, l’écriture de la lumière que le révélateur des ombres, des vides solitaires, « paradoxalement saturés de lumière », que tressent nos manques de présence au réel.

On suivra son parcours, entrecoupé de descriptions de photographies inexistantes, qui cisaillent le récit de leurs remuements invisibles, à travers un vingtième siècle où se dépouillent les identités, et à travers le doute : qu’est-il réellement arrivé à Houdini ? Que lui veut ce Valère, cet ancien professeur, qui se prétend Engel, peintre, dramaturge, photographe ? Quel homme se cache derrière les toiles d’Engel ? Qu’est-il véritablement advenu de celui avec qui Fausta aimait tant à imaginer les pays rayés du monde, disparus des cartes ?

Et comment le lecteur peut-il se fier à ces personnages, à ces lieux, dont les noms sonnent comme des pseudonymes (Fausta, nom de pacte engagé, non avec le démon, mais avec l’ange de l’absence ; Houdini, maître ès disparition, au véritable prénom ravalé, et à l’identité usurpée ; Valère, au nom rappelant en écho une comédie de tromperies doucereuses ; le Nordenhaus, laboratoire expérimental portant en lui le Grand Nord, point absolu de la Terre, hanté par le rien) ?

Cendors nous amène à « regarder dans la lenteur », pour mieux souligner notre impossibilité à voir ce qu’il y a de fondamental, si l’on ne sait river avec intensité son regard vers l’intérieur. Epurant ce que nous pensons savoir de l’être, cherchant à cerner les nuances d’une conscience, plutôt que le « masque réaliste », l’« identité de veille qui nous retient tous liés, menottes au poing, à la cage du quotidien, comme autant de victimes psychiques des lois physiques », il invite à lire l’homme au-delà de ce qu’il représente car, ainsi que se le transmettent ses personnages, « dans l’absence, on voit l’essentiel ».

Peu importe, alors, l’art que l’on pratique – qu’il soit celui d’improviser un poème, pour combler l’absence d’un autre, photographier la «transformation [d’une] silhouette humaine en cage vide», interpréter théâtralement l’hiver neigeux de l’esprit (Wintermind, titre somptueux de la pièce d’Engel), dompter par les pinceaux les « enceintes de l’intime » à travers des imago mesurant l’inconnu, ou produire des portraits comme des voyages « à la destination secrète dont le voyageur n’a pas conscience » ; peu importe son identité patronymique – il est si facile de glisser, sous une tombe portant le nom d’un double, les reliefs de son passé, ou de se draper d’une double pseudonymie-  ou sa patrie d’origine ; l’essentiel est de faire de la réalité cet atelier créatif dans lequel, au sein de l’absence, frôlant l’indicible, on peut toucher, un peu, à l’existence, et se permettre ainsi d’« être moi-même, ailleurs, autrement ».

Paru le jour anniversaire de la naissance d’Houdini, Engeland peut se lire comme un hommage à l’art de la disparition tels que le pratiquent avec brio les personnages, visages absents, que Pierre Cendors anime au fil des œuvres. Avec ce deuxième roman, il  poursuit la construction d’une œuvre labyrinthique où la notion d’identité est mise à mal, hantée par des figures-minotaures se répondant d’un tome à l’autre (impossible, dans ces jeux d’usurpation d’identité, dans ce K., dans cet « homme caché » et autre « eau-de-là », de ne pas songer à Endsen), et portée, surtout, par une écriture infiniment dense, au classicisme trompeur, fascinante dans ses jeux de clair-obscur.

Une œuvre à lire comme l’une des photographies de Fausta K. : les mains gantées de silence et l’esprit ouvert aux possibilités de l’absence.

En voici la bande-annonce, pour achever de vous convaincre :

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