De Litteris

16-1-2012

Fers

Véronique Gentil - Editions Le Vampire actif

Je serais tentée de citer, pour commencer cette recension, la postface que Lionel- Edouard Martin consacre à ce bouleversant recueil – et de m’interroger sur notre capacité à absorber autant de beauté, tant je suis hantée par mes dernières découvertes poétiques : « Dans une vie d’homme et de lecteur, il est de ces moments de grâce où quelques mots sur une page font soudain basculer dans un autre moment de l’existence, induisant une rupture dans le continuum lent du temps qui passe ».

Lire Fers, c’est se perdre dans des fragments délivrant, de brisures en brisures, une compréhension sensible d’un monde qui se délite autant qu’il se cristallise ; c’est découvrir, par éclats, une voix dont la note de tête (« attelée à sa tâche de tête », tête errant dans les « chambres du cerveau », rappelée à la nécessité de penser) comme celle de cœur (vibrant à travers les sensations : parfums, bruissements et autres trouées de lumière et de ténèbres) façonnent d’étranges et lentes lignes mélodiques.

C’est se dissoudre dans un regard habité de couleurs aiguës (bleu du ciel, ombre de mort, sangs d’Ecosse, jaune « papier huilé » des raisins sous le soleil, noirs des oiseaux, blanc des cadavres de poissons, or des feuilles d’octobre, « commotions de jaune des jeunes fleurs », gris omniprésents, « lait cru » du calcaire…), ruminées (“ jadis j’étendais des couleurs et les couleurs me ruminaient et moi, dans leur panse, / j’étais bien »), diffractées en « kling de lumière », tableau lumineux estompé par de larges trous d’ombre fleurant la décrépitude (la lumière pourrit, l’eau se fait rance et s’épanouit le règne des mouches, insectes, vers et autres corbeaux) et la mort, mort omniprésente qui est moins sujet d’épouvante que cycle naturel, sujet d’union, de « noces de terre ».

C’est une langue-peintre travaillée au soc, – aux Fers ?- retournée, versée, hantée d’images de dépressions, d’abîmes, d’éboulements, de plissements, de fossés. Elle suit des lignes (celles des « généalogies des nerfs ») et les brise (« les choses autour de moi ne sont pas assemblées à même tresse, elles sont d’un lieu, d’un autre, et d’un autre, comme de petites patries étrangères »), reliant et dissolvant dans un même élan : ce regard-voix qui fragmente, rompt, assèche et réduit, est le même qui noue, dans son chant, ce qu’une lecture trop fugitive jugerait dissonant. Il se fait brèche dans le réel autant qu’il l’exécute (littéralement : il mène à bout, en tire le suc), il le soutient, « écrou », autant qu’il le dépossède et l’épure (« L’oiseau de mon tableau n’est plus un oiseau, […] il est une chose morte enfermée dans une pensée »).

De pages en pages, émerge ainsi une véritable grammaire personnelle (« le thorax prend l’infini dans de longues jarres d’air et des désirs de grammaire viennent nous ré-hanter »), c’est-à-dire un art de lire et d’écrire le monde perçu à l’aune d’une sensibilité qui bouleverse autant qu’elle éclaire, grammaire pétrie du désir d’Etre, ainsi que l’analyse Lionel- Edouard Martin dans sa postface, introduction stimulante à l’univers de Véronique Gentil autant que prolongement à cette lecture que l’on quitte, habité, hanté par la grâce qui nous a été transmise (« car il semble que la seule chose qu’on puisse donner soit dans nos poèmes »).

Livre acquis à l’occasion de l’excellent salon L’Autre Livre (dont on ne vantera jamais assez les mérites) et que vous pouvez commander, entre autres livres, sur le site des excellentes éditions du Vampire Actif.

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Un commentaire a déja été laissé

  1. Marianne Desroziers a écrit le 11-7-2013 à 10 h 27 min :

    Je n’ai pas lu ce livre mais j’ai lu et beaucoup aimé “Heures creuses” de la même Véronique Gentil aux excellentes éditions Pierre Mainard (leur catalogue vaut le détour et ils font de très beaux livres que je vous conseille). Je suis bien d’accord avec vous : elle a une langue de peintre et c’est un bonheur de la lire.

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