De Litteris

3-3-2011

Homo Japonicus

Muriel Jolivet - Editions Picquier Poche - France

Je reprends le chemin de ce blog après une petite semaine sans trop de lecture et reviens avec un passionnant recueil de témoignages, servant de base à une analyse de la société japonaise des années 90.

C’est un portrait assez effarant qui se dessine sous les soixante voix qu’elle a recueillies et qui nous parlent du travail, de la vie de couple, du rapport aux enfants, des marginaux et des exclus. On y devine un Japon marqué par la perte de repères : le système de vie, instauré par la volonté nationale de relancer la croissance pour dépasser les prouesses de l’Occident, qui passe par un travail acharné et un oubli de la personne privée, a depuis longtemps trouvé ses limites humaines et laisse place à une lente dépression collective. Mais les Japonais continuent de former ad libitum ce cercle vicieux (dévouement à la mère et à la patrie, absence de considération de l’épouse, enfants eus pour répondre à la pression sociale mais aussi regrettés, absence de motivations personnelles dans le plan de vie…).

Voici un schéma typique, que l’on croise sous les interviews : enfant, le Japonais observe, en grandissant, les failles se creuser entre son père (absent car dévoré par son travail, considéré comme un simple portefeuille et non comme un membre véritable de la famille, presque rejeté lors de ses trop rares instants de présence) et sa mère, desperate housewife qui n’existe qu’à travers ses sacrifices, toute dévouée à sa progéniture qu’elle considère comme une œuvre d’art malléable qu’il faut modeler au fil du temps. Il cherche à faire le bonheur de sa mère en se dépassant à l’école et en obéissant à ses ordres en tous points, multipliant les activités extrascolaires et les cours supplémentaires pour rester « spécial » aux yeux de celle qui se consacre uniquement à son confort matériel – allant même, dans de rares cas, jusqu’à masturber son fils pour le décharger de toute envie de relation amoureuse qui pourrait le détourner de ses études.

S’il n’a pas craqué psychologiquement, subi un ijime, c’est-à-dire servi de bouc émissaire à ses camarades plus fort, et fait un refus scolaire, il cherche à aller dans les meilleures universités, afin de s’assurer, plus tard, une bonne position sociale. Deux voies s’offrent alors à lui : continuer à travailler comme un forcené pour accéder, un jour, à un poste dans une société qui mènera une enquête sur sa vie privée pour savoir s’il est digne d’y entrer et qui fera de l’ingérence dans sa santé physique et mentale pour s’assurer de son efficacité, ou traverser une crise d’apathie, d’absentéisme (saviez-vous que cet absentéisme était encouragé par les universités, qui recrutent plus d’étudiants qu’elles ne peuvent réellement en accueillir dans leurs salles ?), qui le déconnectera de sa belle trajectoire et le poussera vers le monde des marginaux ou des exclus.

Cette crise, si elle ne survient pas lors de ses études, peut se profiler dans ses premières années de travail où, multipliant gracieusement les heures supplémentaires, marié à une femme choisie par sa mère et qu’il respectera moins que sa chère maman, père d’enfants qu’il n’a pas voulus, prisonnier, en bref, du même schéma que son père, il s’enfoncera dans l’alcool (le meilleur des somnifères aux yeux d’un grand nombre de Japonais) et la dépression ou mourra de mort subite (karôshi ou burn-out). Muriel Jolivet relève plusieurs cas de mort qui me hanteront longtemps, comme celle de ce chauffeur de poids lourd enchaînant les missions de 45h, où, après de nombreuses heures de routes, il devait décharger seul 1500 sacs de 30 kilos et repartir 5 heures après son arrivée…

La trajectoire s’avère plus difficile encore s’il s’avère que le jeune homme est homosexuel ou travesti, tant ce cassage des codes de la société japonaise le marginalise obligatoirement : quelle place donner à quelqu’un que l’on considère comme un « entre-deux » ? Elle ne peut ni être celle de l’homme- viril, le patriarche dont on attend qu’il s’éveille au sein de tout japonais, ni celle de la femme, à laquelle on n’accorde pas de place particulière tant elle semble être la première marginale de la société. Le jeune homme se découvrant homosexuel a toute une vie, un rôle à s’inventer.

On préférerait sans doute que ces marginaux soient absents, tant ils embarrassent leur famille et pourraient même produire une mauvaise impression sur d’éventuels employeurs. On va même jusqu’à les oublier, comme ces SDFs et ces marginaux regroupés dans le quartier de Sanya (peut-être un des chapitres les plus forts de ce terrible livre), que la plupart des Tokyoïtes ne sait même pas placer sur une carte… Des communautés parallèles – à l’instar des rescapés du tremblement de terre de Kobé- s’y sont recréé un espace de vie, dans lequel ils n’admettent pas plus les étrangers qu’on ne les admet, eux, dans la société.

Bien que tout ne soit pas sombre dans ce recueil sociologique –il y a quelques beaux portraits d’hommes se dévouant à leurs familles, quelques rescapés du labeur forcené qui se sont réinventés une vie, quelques belles solutions passant par la libération de la parole et l’utilisation de l’art-, ces pages sont tout de même assez fascinantes de noirceur et m’ont permis d’approfondir ce qui me semblaient être des clichés de la vie japonaise. J’ai été profondément touchée par la détresse intime de cette société malade d’elle-même, qui produit otakus (jeunes fuyant la réalité dans le virtuel), enjô kôsai (prostitution lycéenne – parfois déclenchée par un viol du père qui, souillant sa fille, estime qu’on peut alors la monnayer pour arrondir les fins de mois…), hikikomoru (individus refusant de sortir de chez eux) et suicides en tous genres….

Le plus effrayant fut sans doute de constater que, au delà de la spécificité de certaines tournures d’esprit bien japonaises, ce constat peut s’étendre largement à notre propre société d’occidentaux, où l’éclatement de la structure familiale, les cas de surmenage par le travail, la dégradation de la notion de lien (et ne venez pas me dire que facebook, twitter et compagnie contribuent à créer autre chose que des liens qui sont et demeurent des liens virtuels : à quand une société ayant de soif de liens réels, comme dans le splendide roman d’Alain Damasio, La Horde du Contrevent ?) ne font que se multiplier chaque jour autour de nous. Notre propre société se meure, elle aussi, d’une certaine image cliché de ce que doit être l’homme/la femme, la croissance économique, la vie sociale. Elle crève de sa misère psychologique et intellectuelle, de sa solitude inavouée, de sa détresse sociale, de ses marginaux, ces autres qu’elle veut cacher à tout prix…

En somme, en nous parlant de l’homme japonais et de cette société qu’elle connaît bien pour y avoir passé 25 ans de sa vie, Muriel Jolivet déclenche une belle réflexion sur le monde moderne, ses dérives, ses écueils et ses espoirs de changement. A lire ou à offrir à quiconque s’interroge un minimum sur la société japonaise et à la société contemporaine, avant de voir Tokyo Sonata, un très beau film qui explore également ces thèmes bouleversants.

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