De Litteris

25-1-2011

La Maison des Feuilles

Mark Z. Danielewski - Traduit par Claro - Editions Denoël - Inclassable - Etats-Unis

Comme Le Mage, c’est un livre qui a révolutionné ma conception de la lecture en m’offrant une expérience jamais goûtée jusqu’alors.

La Maison des Feuilles est un objet curieux avant d’être un livre : format atypique, polices de caractères différentes, mise en page surréaliste (un premier feuilletage du livre montre des lettres en escargot, des notes de bas de page qui envahissent le texte, des pages presque blanches, des mots barrés, du texte à l’envers, un index labyrinthique, des couleurs, des reproductions de photographies, etc.)… Le support lui-même intrigue et excite l’imagination avant même que le lecteur plonge dans sa structure en poupée russe.

S’y entrecroisent plusieurs couches de récit : celui de Johnny Errand, un jeune homme à la vie et à la raison dissolues, qui découvre le manuscrit d’un vieil aveugle, Zampano, quelques jours après sa mort ; celui de Zampano lui-même, vieil aveugle aussi érudit que pédant, dont le manuscrit analyse une sorte de film “amateur” à la renommée mondiale : The Navidson Records ; le Navidson Records lui-même ; des notes des éditeurs ; des notes du plus génial traducteur qui soit (Claro, dont je compte analyser l’œuvre dans ces pages un jour).

Au centre de toutes ces préoccupations, un film autour d’une maison à la géographie improbable : ce qui devait être le « home movie » de Will Navidson, célébrant son emménagement dans une nouvelle maison offrant un nouveau départ pour lui et sa famille, se transforme vite en film cauchemardesque quand, prenant de simples mesures, il se rend compte que la maison est plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur. Cela commence par quelques centimètres de trop, puis un couloir qui perturbe la géométrie euclidienne, cela se prolonge rapidement en jeux de couloirs obscurs qui apparaissent du jour au lendemain, cela se transforme en une autre dimension, labyrinthique, que Navidson décide d’explorer, caméra au poing. Ce sont ces films que les autres personnages (et certaines sommités convoquées, comme Derrida) commentent avec fascination, doutant de la réalité physique de la maison voire de la réalité du film lui-même…

Le thème du lieu impossible pourrait paraître classique : c’est un des topos de la littérature gothique et de ses héritiers, comme Lovecraft, et un thème déjà exploré par Borges (La bibliothèque de Babel, La demeure d’Asclérion, texte tutélaire pour comprendre la maison) ou par Kafka (Le Château, Le Terrier). Mais la forme du livre lui-même, tant dans son brassage des genres – l’écriture hésite entre le roman, avec sa part de péripéties et d’angoisse, et la thèse, largement soutenue par une pléiade de citations ; elle s’offre des détours par la poésie, le genre épistolaire ou encore le journal intime- que dans sa conception physique même transforme radicalement l’expérience de lecture. Car au vertige métaphysique que crée l’idée même du dédale qu’hanterait un improbable minotaure se joint l’action de la lecture, qui fait éprouver physiquement le labyrinthe.

Tourner le livre dans tous les sens, se placer devant un labyrinthe, rester perplexe devant des rangées de X et de blancs, brouiller l’esprit avec des notes de bas de page qui éclairent autant qu’elles distraient (les errances de Johnny viennent régulièrement injecter des grammes de folie supplémentaires), rien ne nous est épargné. C’est une lecture qui plonge dans un état de confusion permanent et nous fait tomber de pièges en pièges, comme les pèlerins au sein de la maison, tant le texte imite, par sa forme, les formes tortueuses de la maison : mots en colimaçon pour les escaliers qui s’enfoncent dans les profondeurs, mots écrasés en bas de page quand les explorateurs se trouvent opprimés par de vastes salles vides, mots se tassant sur les bords quand la géographie se fait non-euclidienne (un terme cher à Lovecraft – presque autant que « squameux »)…

L’expérience en devient si intense que le lecteur finit par croire à la réalité de cette maison : la dispersion du texte finit par créer un état second où notre perception de l’espace est aussi bouleversée que celle des personnages (j’ai même fini par oublier complètement la dimension matérielle du livre lui-même, malgré les contorsions qu’il m’imposait, tant j’étais engluée dans le texte). Comme chez les explorateurs, confrontés à un espace qui demeure insaisissable et ne semble mener qu’au meurtre, à la folie, au suicide, Danielewski crée du chaos en nous, nous faisant douter de l’issue du livre : le film lui-même existe-t-il, comme semble se le demander Errand (au nom si parlant) ?  La maison existe-t-elle ou n’est-elle que le reflet de nos confuses psychés ? Le Z. intercalé dans le nom de l’auteur renvoie-t-il à Zampano ? Parmi les citations de toutes langues qui constellent le texte, lesquelles sont vraies, lesquelles sont fausses, lesquelles apportent une information supplémentaire sur le mystère, lesquelles ne sont là au contraire que pour créer un effet de réalisme ou pour susciter des échos grondants en nous (par exemple, pourquoi faire intervenir Stephen King si ce n’est pour nous rappeler le labyrinthe hôtel Overlook de Shining ? Pourquoi convoquer Duras si ce n’est pour évoquer ses phrases qui tremblent au bord du gouffre de la folie et ses expérimentations cinématographiques décalées ?)

Y-a-t-il un minotaure dans le labyrinthe ou la maison est-elle son propre monstre ? Pourquoi avoir barré toutes les mentions concernant ce minotaure : pour cacher le mystère, le sacré, le divin, le sens que recèle la maison ? De quoi la maison est-elle le symbole : de cette modernité qui s’emballe avec acharnement et nous laisse confus, tentant de faire sens à partir du magma informe et immédiat qui nous entoure ? De l’abîme auquel est confronté notre propre esprit (ou celui d’Errand, dont la destinée tragique est imbriquée à l’histoire de la maison) ?

L’auteur, dès la première page, prévient : « ce livre n’est pas pour vous ». Cet avertissement s’adresse-t-il aux amateurs de lecture linéaire ou est-il un défi lancé au lecteur « moderne » ? Sans doute un peu des deux. Pour ma part, j’aime y voir une provocation à la lecture : vous aussi, si vous l’osez, entrez ici et, serais-je tentée de dire, citant Dante : « abandonnez ici tout espoir ». Eprouvez les limites de votre raison. N’imitez pas Holloway, incapable de concevoir la nouveauté et la modernité de la maison, cherchant désespérément à se forger un fil d’Ariane classique, linéaire, pour s’en sortir plutôt que d’accepter de se perdre. Accepter la complexité de la maison, c’est accepter la complexité du monde et, au delà-, de la littérature, accepter de ne pas le/la réduire à des schémas simplistes et convenus – schémas qui font de l’actualité selon le goût du jour une histoire en miniature à réinventer chaque jour, avec ses coups d’éclats pailletés ou larmoyants, et de la littérature qui se vend, hélas, le mieux, une longue suite de « déjà lus » desservie par un style à la portée de tous, dont le trio gagnant, « sujet- verbe- complément », m’arrache de longs soupirs outragés.

Aussi, si vous parvenez à vous procurer (à un prix décent) ce livre hélas épuisé, plongez, avec crainte, humilité et délectation. Vous aurez peur. Vous expérimenterez la schizophrénie, le vertige. Mais vous vivrez, intensément.

La maison vous attend :

« Faible est le réconfort
que tirent ceux qui se désolent
quand les pensées continuent de dériver
alors que les murs continuent de bouger
et que ce vaste monde bleu qui est le nôtre
ressemble à une maison de feuilles
quelques instants avant le vent. »
MZD

Pour poursuivre l’expérience de la maison et lire des analyses plus poussées (mes quelques lignes n’avaient pour vocation que de refléter une lecture individuelle et de vous inciter vivement à la découverte), deux lieux de perdition, pour affronter le minotaure, se perdre dans les reliefs de la maison et grimper à son Yggrdasil :

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12 commentaires

  1. eterlutisse a écrit le 1-2-2011 à 23 h 16 min :

    J’ai peur de lire l’article en entier de peur d’avoir trop d’infos avant de lire le livre. Rien que les premières phrases donne envie de se plonger dans le bouquin.

    J’arrête de lire ton blog ! Je reviendrai quand j’aurai lu tout ce que j’ai à lire…

  2. Julie Proust Tanguy a écrit le 2-2-2011 à 8 h 27 min :

    Une fois de plus : merci pour ton commentaire ! Et bonne lecture ;-)

  3. Nadejda a écrit le 17-5-2011 à 13 h 43 min :

    Je voudrais lire ce livre. J’espère qu’il va être réédité. Et votre billet ne fait que raviver mon désir.

  4. Julie Proust Tanguy a écrit le 17-5-2011 à 13 h 51 min :

    Merci de votre passage et de votre gentil commentaire ! Je vous conseille de surveiller régulièrement ebay et priceminister : il y passe parfois des exemplaires à des prix décents (et non pas cinq fois le prix de départ comme on le voit souvent…). J’ai réussi à en trouver un ainsi il y a quelques mois, qui a fait un heureux à Noël !
    Vous pouvez également tenter votre chance chez une de ces deux librairies (spécialisées dans la sf) : http://www.librys.fr/ et http://www.omerveilles.com/
    Elles n’en possèdent pas d’exemplaires en ce moment mais ont régulièrement de véritables pépites !
    Il reste sinon la solution de la version originale, que je n’ai, pour ma part, pas encore osé affronter…
    Bon courage dans vos recherches !

  5. dave a écrit le 28-1-2013 à 19 h 53 min :

    Rhooo ça donne vraiment envie d’acheter cette…maison? Excellent article de bout en bout. VRAIMENT.

  6. Julie Proust Tanguy a écrit le 28-1-2013 à 19 h 55 min :

    Merci infiniment pour ce gentil mot – mais je ne sais pas si j’oserais acquérir un tel labyrinthe, personnellement ;-)

  7. Michel Rousseau a écrit le 28-8-2013 à 12 h 42 min :

    Merci pour ce beau “billet” sur la Maison !
    Bonne nouvelle (enfin pour celles et ceux qui sont impatients de pouvoir le lire et/ou l’acquérir) : il sera réédité à partir de septembre 2013. Je viens de le commander après confirmation par ma libraire de sa réapparition au catalogue. Ouf !
    Bonne lecture à toutes et tous !

  8. Julie Proust Tanguy a écrit le 28-8-2013 à 22 h 05 min :

    Merci à vous pour votre passage et cette excellente nouvelle : je suis ravie de savoir que je vais pouvoir à nouveau l’offrir à tour de bras :-)

  9. alfred boudry a écrit le 28-2-2015 à 16 h 12 min :

    La maison des feuilles vient de sortir en format de poche !

  10. Julie Proust Tanguy a écrit le 28-2-2015 à 16 h 39 min :

    J’ai vu cela lors de mon dernier passage en librairie : je vais enfin pouvoir cesser de me ruiner quand il me prend l’envie de l’offrir. Le premier tome du nouveau projet de Danielewski sortira en mai : “The Familiar”… Hâte !

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