De Litteris

29-3-2011

Le ParK

Bruce Bégout - Editions Allia

Sur une île au large de Bornéo vous attend le ParK, étrange fusion entre le parc d’attraction et le camp d’internement, lieu exprimant « l’essence de tous les parcs réels et possibles », témoin et vitrine de toutes les tentatives de ghettoïsation et d’enclavement produites par l’espèce humaine. Vous êtes invités à défiler dans un délire forain où les horreurs les plus absurdes du XXe siècle s’accouplent à sa volonté acérée de divertissement. Venez observer la parade, véritable freak show où défilent les mutilés de guerre, venez voir nos zoos, nos prisons, notre hôtel Todeskamp 1 et jouer au casino dans une ambiance stalag, venez admirer de pauvres cols blancs se faire dévorer par des pythons et, peut-être, contre supplément, assister à des exécutions ou scènes de tortures en privé !

Le ParK, c’est l’abominable synthèse de notre société, entre horreur et règne de l’hyper- festif, un rapport sur la banalité quotidienne de la violence et du Mal. Bruce Bégout nous balade entre ses diverses attractions, dans un style neutre, presque clinique, nous transformant en improbables voyeurs, spectateurs plus ou moins réactifs à ce fleuve de tableaux grotesques qu’il nous présente. Il s’inscrit dans la démarche d’un Haneke, qui, avec Funny Games, nous invitait à nous questionner sur le spectacle de la violence au cinéma (ah ! cette terrible scène du coup de fusil où, le temps de quelques minutes, avant rembobinage, le spectateur jubile d’un crime, qui lui semble tout à coup moral) ou d’un Amenabar qui, avec le terrible Tesis, nous demandait jusqu’où nous pouvions voir et accepter l’horreur.

Tout en nous décrivant le mode de fonctionnement du ParK, son architecture improbable, il interroge la probabilité d’une telle galerie des horreurs et les réactions qu’elle pourrait ou non susciter. Qui serait apte à payer 25 000 dollars pour une telle attraction ? Quel genre d’esthète y trouverait goût ? Y-a-t-il une place pour la moralité dans une telle excroissance grotesque de la société ? L’horreur est-elle la prochaine attraction, le divertissement ordinaire des temps à venir ? Quand la normalité ne parviendra plus à ressentir le moindre frisson face aux films d’horreur qu’on lui propose ou aux émissions de télé-réalité dégueulant de bêtise et de sursauts programmés, viendra-t-elle s’abreuver aux marécages ordinaires du ParK ?

Le lecteur ne peut se raccrocher à la figure d’un visiteur en particulier, sur lequel il pourrait projeter ses interrogations, fantasmer d’improbables projections de ses propres réactions. Le ParK est central dans ce livre qui ne propose aucun récit, juste une série de descriptions : le « je » qui intervient vers la fin du livre est trop neutre et fuyant pour que l’on s’y (r)accroche. Seul demeure le lieu et ses circonvolutions macabres, dans lequel on promène notre esprit, intrigué et pensif à la fois, visiteur malgré nous.

Les quelques personnages développés – Licht le mal nommé (comment nommer lumière celui qui met en scène de telles obscurités ?), architecte réfugié dans sa tour d’ivoire au loin des contingences mortelles, Kalt, l’homme d’affaires à l’argent aussi froid que son nom, ou Lady W. aux passions reptiliennes- nous semblent être autant d’échos exhibés du ParK. Nous restons seuls et perplexes devant le réalisme de cette architecture du futur, hésitant entre le malaise et la fascination face à cette tumeur trop probable de notre société

Servi par un style froid et analytique, cette courte dystopie est à lire comme un reportage sur les déviances familières de notre société. Indispensable.

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