De Litteris

29-3-2012

Les aventures des trois princes de Serendip

Louis de Mailly - Editions Thierry Marchaisse

Serendipity : un mot à la texture fuyante, qui s’accrochait, dans mon esprit, à Sherlock Holmes. La sérendipité ou l’art de l’observation, de la déduction, le « don magique de faire des découvertes heureuses » (ainsi la découverte accidentelle de l’Amérique par Christophe Colomb ou l’invention inopinée de la pénicilline). Un mot sans racine, sans histoire, avant que je ne découvre le volume de contes qui lui a donné naissance.

La trame du conte en rappelle maintes autres : un roi cherche qui, parmi ses trois enfants, sera à même de lui succéder. Pour les départager, il les soumet à diverses épreuves pour tester leur sagacité. Ne parvenant à faire son choix, il les encourage à parcourir le vaste monde pour y faire leurs preuves. Mais, contrairement à nos contes européens, dans ces terres persanes, les trois frères resteront unis et, ignorant toute idée de concurrence, mettront en commun leurs talents intellectuels pour résoudre maintes énigmes et aventures. Trouvant ce qu’ils ne cherchent pas, ils mettront en pratique une véritable pédagogie de l’observation et de la déduction donnant naissance, bien plus tard, sous la plume d’Horace Walpole, au mot serendipity.

Ces contes s’avèrent plus qu’une leçon d’étymologie plaisante : ils sont aussi une jolie affirmation des pouvoirs de la littérature. Louis de Mailly fait bien plus que traduire du persan ces agréables aventures : il les enrichit et s’amuse à distordre le cadre du conte pour le transformer peu à peu en suite de nouvelles, en Décaméron dont l’exotisme doucement se patine pour prendre des teintes européennes. Quittant les chameliers éplorés des premières pages et le rythme doux d’un voyage-récit faisant penser à de nouvelles Mille et une nuits, il nous plonge peu à peu dans un univers européanisé où un empereur malade ne retrouvera la santé qu’après avoir fréquenté divers novellistes qui, lui donnant le goût des récits, lui redonneront le goût de la vie. On serait tenté de voir dans cette restructuration de la fin du récit un autre exemple de sérendipité : traduisant des contes, Louis de Mailly semble y avoir trouvé le bonheur de la ré-création littéraire !

Ces délicieux récits sont suivis d’un voyage critique : suivant l’élaboration du texte de Louis de Mailly, l’apparition du mot serendipity chez Walpole et sa postérité dans le Zadig de Voltaire, ou découvrant à quel point le web est aujourd’hui le vrai royaume de la sérendipité – quelle meilleure application pratique et actuelle à « cette capacité ou habileté de l’être humain » que le net ?-, on se rend compte à quel point ce texte s’avère être un classique oublié, à l’éclatante modernité.

Une belle et intéressante découverte, doublée d’un travail d’édition à la fois sérieux et élégant.

Merci aux éditions Thierry Marchaisse de mavoir invitée à découvrir leur catalogue : vous pouvez prolonger ces quelques réflexions en découvrant leur site, abondamment documenté.

Image: capture d’écran de l’excellente série Sherlock Holmes, réactualisée par la BBC.

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