De Litteris

14-11-2012

Les Moments Littéraires – numéro 28

Collectif dirigé par Gilbert Moreau

Ce beau titre dévoile une revue semestrielle vouée à l’exploration de l’intime, à la graphie du soi. Regroupant des analyses d’oeuvres, des textes inédits (journaux, correspondances, carnets de notes) et des notes de lecture, elle explore ainsi un des principaux champs littéraires du contemporain.

Ce vingt-huitième numéro est consacré à Philippe Forest, dont l’oeuvre littéraire (essais & romans) est hantée par la disparition de sa fille Pauline, emportée par le cancer à l’âge de quatre ans. Racontant la mort dans ce qu’elle a de plus inacceptable, interrogeant le deuil et notre capacité à le mettre en mots, déniant avec force à l’écriture son pouvoir cathartique, son potentiel de résilience, il façonne au fil des opus une oeuvre oscillant entre grâce et violence, qui tend au lecteur un miroir sans rédemption, dans lequel il lui appartient de sonder sa propre expérience de la perte et de la disparition.

Le dossier propose un beau portrait élaboré par Michaël Ferrier, une passionnante interview conduite par Gilbert Moreau – où Forest évoque sa naissance d’écrivain, son expérience (et non son travail) de deuil, les tensions qui, dans l’écriture autobiographique, apparaissent entre mémoire et oubli, la contrainte de l’écriture, la réception de L’enfant éternel, sa dualité de romancier & essayiste, la structure interne reliant chacun de ses opus, ses influences… ; un texte inédit de Forest (ce qui reste d’un roman déchiré), qui explore une autre facette de ce « roman du Je » qu’il façonne au fil des tomes. Le dossier se referme sur un très beau salut littéraire de David Collin, sous forme de lettre ouverte tissant des correspondances entre sa perception de l’oeuvre de Forest et sa propre oeuvre d’auteur-lecteur – un texte rappelant combien, encore et toujours, l’univers littéraire tisse une incroyable communauté, pour ne pas dire communion, d’esprits, cherchant, dans les mots des autres, le roman-fantôme qu’ils portent en eux (« nous nous débattons dans un immense labyrinthe que certains appellent littérature. Il est la vie elle-même. Et cette figure du labyrinthe à l’intérieur duquel je vous retrouve une dernière fois, c’est aussi le risque de se présenter à vous non seulement comme un lecteur, mais comme celui qui se permet de nommer « amitié » ce que d’autres appelleraient proximité de pensée. […] J’accepte le risque s’il est la possibilité d’un « entretien infini » pour reprendre le mot de Blanchot, un entretien sans commencement ni fin, un idéal rarissime et indécidable qui permet d’avancer dans les pas d’une pensée »).

La deuxième partie de la revue nous entraîne à la découverte de Jean Donostia, auteur de deux romans oubliés/publiés chez Calmann-Levy, ami de Marcel Jouhandeau et de Simone de Beauvoir. Philippe Le Jeune (dont il vous faut absolument lire les passionnants essais) introduit quelques extraits du journal de cet écrivain quasi-inconnu, « fait pour la nouvelle, le fragment, l’éclat : l’art de l’instant, la déflagration ». Le diariste y interroge sa postérité (« tristesse de tenir un journal : on se voit déjà mort. X. tournant les pages du cahier avec méfiance, cherchant la clé de l’énigme, la réponse aux questions obsédantes »), la réception de ses oeuvres (« quand je vois un lecteur avaler mon livre à toute allure, je pense à celui qui ferait passer un microsillon 33 tours sur la vitesse prévue pour les 78 tours »), ses déboires éditoriaux, la pauvreté de son quotidien cannois, la portée de ses lectures et écoutes musicales (Pavese, Montherlant, Messiaen, Fauré…), sa misanthropie (après avoir retrouvé par hasard un ancien camarade : « Je ressors toujours de ces épreuves aussi plat qu’une blatte, et aussi humble, avec la même envie de courir vite, le long des murs, pour m’échapper »), les déviances de la société qui l’entoure (« cela signifie-t-il que pour rendre une femme idéale, il a fallu lui prêter le corps d’un jeune garçon ? »), l’actualité, ses souffrances physiques & ses névroses, son couple… Le tout d’une plume trempée de l’ironie lucide de celui qui palpe la frontière existant entre lui et les autres, entre la réussite et l’échec (commercial et/ou littéraire) d’un écrivain.

Suit le journal, inédit lui aussi, de Pierre Chamaraux : chez cet astrophysicien, la plume se fait plus ample, élégance trempée d’analyse sensible. Elle déploie l’émerveillement des lectures nourricières, qu’elles soient scientifiques ou littéraires, la lente contemplation des évolutions de ses fleurs (célébrant tant la « fière livrée vert tendre » que la « hampe florale aux délicates fleurs orangées », la « symétrie de leur feuillage élégant », les senteurs étourdissantes, les guirlandes des clématites…), les voyages féconds & les rencontres qu’ils permettent (« on pourrait dire d’elle que c’est une grande vivante, qui exprime avec une belle spontanéité cette merveille qu’est vivre »), la fascination pour le langage musical (« c’est cela, me semble-t-il, le miracle de la musique, cet accès à l’être, spontané, naturel, immédiat, sans le secours du raisonnement, par la seule grâce d’une communion d’âme à âme avec le compositeur ») et ses interprétations (« on n’entre pas aisément dans une grande oeuvre, qui, nécessairement, nous domine d’emblée. Il faut se hisser à son niveau, ce qui exige de se défaire de son ego, d’être humble, plein d’innocence et de fraîcheur, et d’amour bien sûr »). Se dessine au fil des entrées une âme contemplative, cherchant, avec autant d’humilité que d’émerveillement, à embrasser le cosmos, c’est-à-dire l’ordre du monde et son harmonie.

Les chroniques littéraires d’Anne Coudreuse offrent un final analytique à ce riche numéro, invitations à lire Charles Juliet et Olivia Rosenthal.

On referme cette centaine de pages fasciné par les divers intimes de l’être et du langage qu’on a pu y croiser et heureux de glisser, près des essais de Le Jeune et Forest, cet élégant volume à la présentation soignée et à la richesse indéniable.

Vous pouvez en consulter le sommaire, en lire des extraits et le commander sur le site de la revue.

Revue reçue en service de presse.

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