De Litteris

6-9-2012

L’homme caché

Pierre Cendors - Editions Finitude

Le jeu de cache-cache commence dès la couverture : un labyrinthe vacillant autour d’un portique-serrure, dont la clé est une silhouette obscure qui pourrait tout autant nous toiser que nous rejeter. Dominant l’image, le sous-titre romans, clin d’œil à La vie mode d’emploi de Perec, invite à une lecture en tiroirs et au jeu fictionnel.

Ce profil est celui d’Endsen, poète à la biographie nomade, impossible, personnage brumeux égaré dans le labyrinthe de Prague et dissout dans la Vltava. Endsen, ce créateur visionnaire à la Rimbaud, dont la disparition et la vie, enfouies sous le silence, sont devenues de véritables légendes autour desquelles graviteront les narrateurs des quatre romans-nouvelles composant L’Homme Caché. Endsen, dans le nom duquel on voudrait entendre la fin de quelque chose – du soi ? du sens ?-, personnage mais aussi auteur de L’Homme Caché… Endsen renvoie curieusement à son créateur-créature, Pierre Cendors, affirmé comme auteur sur la couverture, mais présenté comme personnage dans la quatrième section et dans la postface de Dominique Bordes…

Mais qui est réellement Endsen – et qui est Cendors ? Qui, des deux hommes, joue à se dissimuler et à glisser, insaisissable, hors d’atteinte de ses lecteurs ? Ecrire, est-ce s’enfouir dans l’œuvre, s’effacer dans le verbe, faire de son œuvre la seule biographie possible ? Lire, est-ce tenter de déchiffrer, à travers le texte, la vérité d’un être, ou faut-il absolument chercher ailleurs, dans les faits matériels, la substance qui constitue la vie d’un créateur ?

Tous – traducteurs, éditeurs, proches- traqueront la réalité que reflète le nom d’Endsen et chercheront à en nommer la vérité, à en toucher la substance. Tous souhaiteront densifier leur rapport à l’œuvre du poète en brisant son anonymat, pour retrouver, derrière le nom, le réel ; derrière la poésie, son gisement-source, refusant de voir dans l’acte de créer une source matricielle pour le réel.

Et tous échoueront, à degrés divers, tant le créateur a disparu dans le verbe, simple biographe d’une idée, noyé dans l’(e)au-delà des imago que l’on projette sur lui. Ecrire, souffle Endsen-Cendors, c’est perdre son nom, se perdre dans le Nom. Peu importe, alors, celui dont on se vêt : le nom peut se réduire à une initiale (M., V., K.), à décrypter ou à effacer- ainsi, dans La onzième lettre, « l’homme qui n’avait plus de nom » s’acharne à faire disparaître la lettre K, dans un geste de déni de ses blessures intimes. Le nom peut être volé ou transmis : le fou Solander essaye, en dérobant le nom d’un peintre, de se détacher, en vain, de la fascination-répulsion que lui inspire son propre nom, qu’il peint pourtant, inexorablement, sur chacune de ses toiles. Le nom peut être convoqué pour sa puissance d’évocation : F(ranz) K(aplan), dont les initiales renvoient à Kafka, apporte avec lui l’écho de la quête impossible du héros du Château, qui cherche un lieu dans lequel il ne peut parvenir, tout comme, dans L’Homme Caché, on tourne autour de la vérité de l’apparition-disparition d’Endsen sans jamais y pénétrer.

Le nom/le verbe n’est pas voué à nommer la vérité de l’être, suggère Endsen-Cendors, mais à résonner comme une destination imaginaire, un lieu poétique, un langage « déroutant et agile, limpide et secret » donnant à voir autre chose, ailleurs… Pourquoi s’acharner à cerner ce «temporel réducteur » qu’est un être quand son seul nom peut faire de lui une « capitale universelle » ? Pourquoi vouloir circonscrire une œuvre, un écrivain, quand la lecture permet diverses jenèses (pour reprendre le titre d’un recueil d’Endsen) ? A quoi bon vouloir dissoudre le « cercle d’invisibilité » entourant l’œuvre, quand le plaisir de la lecture consiste à imiter le Cavalier qui, dans la quatrième partie, invite à sortir des sentiers tous tracés de la lecture-écriture en se déplaçant sur les lignes invisibles de l’échiquier-livre ? Pourquoi aller tout doit quand on peut bifurquer ? Pourquoi dé-finir quand on peut in-finir ?

Avec L’Homme Caché, Pierre Cendors propose un art de l’écriture, qui est aussi art de la lecture : lire, écrire, c’est autant jouer à (s’)orienter qu’à (se) désorienter ; c’est se promener à travers les « scène[s]-clé d’un théâtre-vérité où chaque coup simulé porte au vif ». C’est se laisser aller à l’errance, au labyrinthe, à la marche aveugle qui permet de dés-enfouir le plein inconnu que l’on porte en soi. En jouant à mystifier son lecteur et à brouiller les pistes menant du réel à la fiction, en cachant pour mieux révéler, Cendors nous invite à désenclaver notre rapport aux œuvres et définit brillamment sa propre genèse/jenèse d’écrivain, faisant mourir l’homme qu’il est pour éclore, artiste, dans le texte.

Un fascinant premier roman, à ranger près du mythe-Thomas Pynchon, de l’intégrale de Borgès, ou de La maison des feuilles, et un auteur dont je compte bien découvrir toute l’œuvre.

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