De Litteris

31-3-2012

Petite écologie des études littéraires

Jean-Marie Schaeffer - Editions Thierry Marchaisse

Pourquoi et comment étudier la littérature ? Cette question est au cœur de ma vie –de lectrice, de professeur, d’apprentie critique. Je brasse quotidiennement « l’objet littérature » et m’interroge souvent sur les moyens d’un véritable partage : comment transmet-on l’expérience, le plaisir de la lecture ? Comment construit-on son intelligence de la langue et une vision personnelle de la culture ?

Jean-Marie Schaeffer – dont j’ai dévoré et copieusement annoté, étudiante, les essais, et plus particulièrement son Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?- s’éloigne résolument de la tendance actuelle à la déploration : il n’est pas question ici de proclamer, comme d’autres, la mort de la littérature, des humanités ou de la lecture, mais bel et bien de s’interroger sur la crise de la transmission du fait littéraire, le conflit entre les pratiques créatrices réelles et l’enseignement, première source de leur transmission. Il s’éloigne ainsi d’analyses comme celle de Todorov, professeur en désespoir, qui, dans son essai La littérature en péril, m’avait semblé pécher, entre autres, par sa méconnaissance de la littérature contemporaine et de nombres de pratiques actuelles d’enseignement.

D’où vient cette crise dans l’initiation à la Littérature ? Schaeffer analyse avec justesse les divers travers de l’approche du littéraire (et des humanités en général), cet objet aux frontières si floues : parlant tant d’une vision ségrégationniste de la création humaine, qui snobe parfois des pans entiers d’œuvres vivantes (l’amoureuse de littérature populaire que je suis ne peut que s’offusquer de voir des genres aussi vivants et vibrants que la science-fiction ou la fantasy considérés comme des « mauvais » genres, longtemps boudés par les universités et la presse), que de la pratique transformée de la lecture (jamais on a autant et pourtant si peu lu) ; interrogeant la question de l’acculturation des adolescents et la pratique des grilles de lectures analytiques au lycée, qui s’appuient parfois sur des outils absents de la lecture « commune », étrangeant alors les élèves à la découverte de textes puissants ;  remettant en question une école parfois obsédée par la mesure de la réussite, ne donnant pas toujours le temps aux processus d’apprentissage implicite ; encourageant à la mise en pratique du littéraire à travers l’expérience de l’écriture (tant, il est vrai, « développer notre capacité à (nous) raconter équivaut à cultiver une ressource cognitive qui est indispensable à tous les humains, puisque notre identité personnelle se construit pour une part importante sous la forme d’une configuration narrative »)… Il brosse un tableau juste, vif, et rigoureux de l’enseignement d’aujourd’hui, souvent entravé par son manque de pluridisciplinarité, son cloisonnement et son absence de recul sur lui-même, et oublieux, parfois, de transmettre ces essentiels : la lecture comme mode d’accès au monde et à soi-même, le rapport à l’écriture, non comme réflexivité abstraite, mais comme expérience formatrice des potentiels de la langue autant que de l’être. Ne devrait-ce pas être là la vraie finalité des études des Humanités ?

Ces réflexions m’ont sans doute d’autant plus touchée que j’y vois un reflet de ma propre pratique d’enseignante, n’aimant rien tant que transmettre les textes littéraires comme des tranches de vie vibrantes sur lesquelles j’essaye de faire se projeter mes élèves, les encourageant sans cesse à l’écriture – on pourrait dire de façon moins lyrique que je suis une obsessionnelle de la lecture, de la pratique du débat et des rédactions… Jamais je n’échoue autant à faire passer un texte que quand je ne parviens pas à saisir l’angle humain par lequel mes élèves se l’approprieront ; jamais je ne réussis autant à les séduire que quand je parviens à trouver l’histoire sur laquelle ils pourront se projeter, revisitant là ce qui me semble être la propriété ineffable du classique : être le témoignage d’une époque autant qu’une œuvre d’une modernité absolue, un concentré d’humanité autant qu’une expérience individuelle.

Les propositions de réforme auxquelles aboutit Schaeffer en fin d’essai (après s’être attardé sur une analyse – ardue, mais nécessaire- philosophique de ce qu’est l’expérience d’interprétation, de compréhension, d’explication) me semblent stimulantes : la nécessité de développer les pratiques d’écriture comme moyen d’appropriation du fait littéraire, l’étude approfondie des œuvres refusées par le canon afin de creuser ces filtres de sélection qui forment la vie littéraire… Autant de pistes de réflexions vivaces, qui me semblent pouvoir s’appliquer, au-delà de l’enseignement, à la pratique de la critique littéraire actuelle – qui me semble échouer quand elle ne parvient pas à entrelacer rigueur intellectuelle et sensibilité personnelle.

Un essai véritablement motivant, autant par les pistes dynamiques qu’il dégage que par son refus de sombrer dans le pessimisme ambiant : la Littérature est loin d’être morte, elle se réinvente encore ! A nous de la suivre et de réinventer sa transmission.

Livre reçu en service de presse : un grand merci à l’éditeur pour cette découverte enthousiasmante.

Image: photo personnelle d’une page de La maison des feuilles, déjà mise en ligne dans l’article fondateur de ce blog.

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5 commentaires

  1. Maxime Cessens a écrit le 2-4-2012 à 10 h 02 min :

    J’estime, au vu de ma créativité de 16 calligrammes en gros, au vu d’écrits au prosaïsme au contraste énorme architecturé autour… qu’en effet chacun sa part de créativité… je pense même que quelques, voire pas mal de points se re-croisant permettrait à une sorte de conscience collective d’accéder au fait que la langue n’est pas beaucoup plus que cela ; évidement à partir du moment ou l’on vas chercher au coeur de soi ce que l’on crée ; cela est le tissus d’une vie extrêmement complexe !!!

    Merci,

    Maxime Cessens

  2. Julie Proust Tanguy a écrit le 2-4-2012 à 14 h 21 min :

    Merci à vous pour ce beau commentaire ! L’éveil de la conscience passe par l’éveil de la langue, par la mise en jeu de la créativité… Où peut-on les lire, ces calligrammes ?

  3. Sébastien a écrit le 3-4-2012 à 17 h 23 min :

    Ce livre là m’intéresse vivement (comme tout livre traitant de la lecture au demeurant).
    Je crois en effet comme vous qu’on a n’a jamais autant et si peu lu… Multiplication des supports, diversité des offres de lecture, la lecture est peut-être moins l’objet d’une monomanie (comme vous en êtes un exemple) et la littérature d’une vocation… mais lecture il y a ! D’ailleurs le problème de l’illettrisme s’accroît avec le numérique et rajoute à l’illettré un second écueil dans la constitution de la citoyenneté (thèmes visiblement absolument pas préoccupants au regard de la campagne présidentielle actuelle).

    Votre partage d’expérience est intéressant : trouver l’angle humain pour aborder une oeuvre (de surcroît si cette oeuvre est temporellement, culturellement éloignée) est essentiel… Ce n’est pas tant les thèmes (qui sont universels pour la plupart des oeuvres ayant subit l’écrémage du temps) que la façon de les aborder…

    En tant qu’élève, puis étudiant en littérature, j’ai pu observer que la différence de traitement d’une même œuvre (je pense à La Fontaine ou Ronsard) suscitait en moi une indifférence ou un engouement totalement contradictoire. Certes entre les deux j’avais mûri mais la maturité a souvent bon dos, car comment expliqué qu’au collège je me suis passionné pour un Boris Vian…

    Il y a, autour de la littérature, un pesant académisme qui rebute au lieu de séduire… La vocation littéraire évolue, et ce qui a pu conduire le petit Marcel à la littérature jadis ne marcherait pas forcément à notre époque…

    Enfin, je prends les références de ce livre… Merci

  4. Julie Proust Tanguy a écrit le 3-4-2012 à 17 h 48 min :

    Un grand merci à vous, tout d’abord, pour vos beaux et riches commentaires.

    Je me retrouve dans vos propos : je ne suis pas persuadée que la maturité seule permette l’accès aux oeuvres et qu’il faille atteindre certains âges pour se passionner pour une oeuvre. J’en ai eu l’illustration hier encore : ouvrant une séquence sur la poésie du voyage, j’ai souhaité, avec mes 5e (entre 11 et 13 ans, donc), abattre leurs préjugés envers la poésie : les amenant d’abord à lister les mots qui symbolisaient la poésie pour eux, je les ai ensuite confrontés à un groupement de poèmes variés… dans lesquels se trouvait le très beau “Femme nue, femme noire” de Senghors, qui a suscité un véritable engouement parmi eux, malgré les ellipses, le fait qu’ “on ne comprend pas tout Madame”. Ils n’en ont pas “vu” tous les aspects – la sensualité, notamment- mais ils en goûté le rythme, les images, et en ont perçu la force métaphorique. Elu instantanément poème préféré, contre la Valise de Ponge et le “Heureux qui comme Ulysse” de Du Bellay, qu’une élève nous a chanté.

    La façon d’aborder le texte est essentielle, je m’en rends compte quotidiennement, et elle forge leur expérience littéraire, leur appropriation. Cela ne peut pas passer, sur des jeunes, qui plus est des jeunes de niveaux socio-culturels très différents, par une approche académique. Vive la transmission vivante, la lecture à voix haute, un partage de la littérature comme grande histoire de l’humain… Il n’y a bien que comme cela qu’on peut les amener à la lecture et la fabrication d’une bibliothèque personnelle (quelle que soit sa taille).

    Bonne lecture à vous, en tout cas !

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