De Litteris

20-11-2012

Un café et l’addition

Robert Bruce - Editions L’encre et la plume

Robert Bruce est un homme fascinant : ancien pasteur, riche PDG, marié à une aristocrate, amateur des largesses de la vie sous toutes ses formes, rien ne le prédestinait à la rue. Il décide pourtant de s’y jeter, laissant derrière lui les reliefs d’une vie qu’il juge trop artificielle, décidé à renaître, à se reconstruire, à travers cette tabula rasa, ce dépouillement volontaire dans lequel il souhaite retrouver les sources de son être et de son écriture.

Ecrire, rester propre, se nourrir, écrire encore : exigences quotidiennes de dignité humaine, qui ponctuent le récit de cette expérience forte. Au fil des rencontres vécues par cet auteur vendant, pour survivre, ses livres à la criée, se dessinent solitudes urbaines, destinées singulières, portraits d’exclus de la société ou d’inclus qui ne le sont pas tant, situations rocambolesques, sentiment aigu de la violence inhérente à la rue, regard des passants sur ses compagnons d’infortune et celui que ceux-ci leur renvoient…

Femmes esseulées, amantes inespérées, bourgeoises délaissées, fiancées en quête de nationalité ; lecteurs déconfits, piliers de bistrot inébranlables, arnaqueurs professionnels, acteurs malgré eux… C’est un vrai petit peuple romanesque qui traverse les rues de la capitale et ces quatre années de « rue au cœur » : à travers eux, un petit monde invisible éclate, où pauvres et riches, sans abris et propriétaires urbains entrecroisent leurs âmes désordonnées & leurs tranches de solitudes déchirantes.

Notre narrateur a l’art de la rencontre insolite et de sa mise en récit : sous sa langue, oscillant entre raffinement imprégné de culture et gouaille pleine de verve, les rues de Paris résonnent de vies oubliées, d’éclats de société enf(o)uis et d’humanité sincère. Sa plume sait capter le trait saillant qui fera mouche (ainsi ce portrait de son père, « excentrique aristocrate autrichien de vieille roche, immigré qui voulait devenir professeur de cirque à Paris, mais termina lutteur dans une baraque de foire ambulante payé au combat gagné, toujours fauché, bondissait entre les cordes d’un ring en se prenant pour Superman », ou les portraits pittoresques des habitués d’un bistrot), la tournure qui fera rire autant que celle qui retranscrira la vérité d’un être (« ils sont là, les laissés-pour-compte, réservoirs vivants d’informations, invisibles dans leurs gestes, immobiles, fondus dans le paysage, observant en temps réel, riverains et passants, commerçants et particuliers, sociétés et artisans. Neutres, impassibles spectateurs devant l’agitation, voyeurs patentés malgré eux, ils croisent une multitude de situations, de faits, d’infractions, recoupent les informations mais savent bien que ces petites histoires ne feront pas la grande »).

Tantôt rêveur (ces belles pages contant Paris s’éveillant !), tantôt d’une lucidité mordante (« car à l’encontre des idées répandues, la misère n’est pas bonne mère au soleil pour le peuple des exclus. […] En ces mois d’été, toutes les portes des structures d’accueil sont closes, à croire que Léon Blum en 1936 a oublié d’intégrer la charte de pauvreté dans les congés payés »), Robert Bruce dresse ainsi une physionomie de la rue et des êtres qui la peuplent ; en transparence, c’est bien plutôt une leçon d’humanité que l’on prend à travers l’expérience de ce nomade volontaire à l’écriture brodée d’espoir et de révolte.

Livre reçu en service de presse.

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