De Litteris

6-12-2011

Un étranger resté attardé sur la piste, Lettera Amorosa, Sur un blanc ruban de terre et d’encre

Jacques Roman - Editions Paupières de Terre

Trois textes, dans ce recueil, pour affirmer que l’amour dure « même au sein de la carcasse de cette bête dépecée que semble être l’humanité ». Une petite centaine de pages au papier doux comme de la peau. Trois gravures superbes (signées Vincent Ottiger), laissant apparaître, dans leurs plis, cette chair d’encre que façonne Jacques Roman

Un étranger resté attardé sur la piste, c’est un « ouvrier de la dernière solitude », placé dans l’ombre, qui décrit, décrit, décrit l’amour, ce « tourment d’en pouvoir », cette beauté terrible à déniaiser. Sous sa plume, un homme, poète funambule, épingle et murmure des photographies et des lettres d’amour adressées à un nom de craie, Falaise, comme si les mots seuls suffisaient à tracer et faire revivre les contours de l’être absent (« L’objet de l’amour ne saurait nous appartenir mais son éternité en nous demeure »). Elle est loin, la joie d’écrire, les mots doivent ici se faire chair d’encre et de papier, chair à mordre, vers à dévorer : à défaut de pouvoir embras(s)er l’inaccessible, le corps lointain, l’écrire, le cerner, remâcher des incantations, écorcher le réel pour rebroder du verbe, mutiler le chaos pour y faire percer le sens. Folie d’amour, rage d’encre : « l’amour est la seule légende que l’homme puisse écrire pour triompher de sa mesure ». Et notre narrateur-lecteur de déchiffrer la montée de cette folie, de ces gestes, de ces lambeaux de texte, pour en rendre la pleine violence, la beauté brutale et déchirante, le désir insensé et fulgurant, pour en accompagner les secrets, les ombres découpées au couteau, le silence épais et mouvant, la mort à la blondeur éblouissante. On quitte le texte le souffle court, l’âme saisie de terreur et d’admiration – le beau n’est-il pas « le commencement du terrible, qu’à peine à ce degré nous pouvons supporter» (Rilke, Elégies à Duino) ?

Lettera amorosa offre le chant d’une « âme bancale », d’un « corps incertain, déchirant sauvage, en un lieu retiré, sa dentelle ». Une voix, écorchée vive, fuit la mort, creuse le texte de son chagrin, se réfugie dans l’évocation de l’autre, de l’aimé. L’amour n’est plus celui qui déchire mais celui qui console, c’est-à-dire qui soulage en rendant entière l’âme qui s’effiloche. L’amour est celui qui tisse, qui fait « métier de corde tramant cette épissure d’avec l’autre toute tordue des fils de notre existence ». Si l’écriture est ce qui permet de « parler à la tombe des morts », l’amour est ce « corps certain » permettant d’oublier le « chaos inachevé » de l’existence, de « délier les nœuds que [la mort] ne cesse de nouer », de la tenir à distance. De cette lettre d’amour émerge un poignant combat contre la mort et l’innommable. Rage d’écriture, là encore, mais pour repousser la détresse et non plus l’exalter.

Sur un blanc ruban de terre et d’encre boucle ce terrible et beau voyage dans les mots de Jacques Roman. Il y est encore question de corps, d’un corps que l’écriture doit embras(s)er (« de l’écrire, j’en halète »), d’un corps en fragments que l’écriture doit faire fresque, tracée au couteau. L’écriture s’y fait urgence, urgence de repousser cette mort, cette dissolution qui plane sur le moindre parfum, le moindre tableautin que l’écriture accroche, urgence de « percer une âme dans un bloc d’abîme », de manier les mots comme la « canne d’un aveugle, qui ouvre le chemin de derrière les yeux ». Et de ce va-et-vient entre création et disparition, éternité du verbe et éphémère de la chair, plénitude de la prose poétique et angoisse de la mort annoncée, naît un texte émouvant, qu’on lit dans l’urgence avant de se retourner, grave et méditatif.

On ne peut (à nouveau !) que saluer le beau travail de Paupières de Terre, qui nous permet de découvrir, à travers ces textes aux multiples échos, une voix splendide. A vous de suivre, désormais, ce blanc ruban de pages menant à Jacques Roman !

Livre acquis à l’occasion de l’excellent salon L’Autre Livre : vous pouvez le commander auprès de sa charmante éditrice (paupieres2terre@free.fr), à la librairie Anima (Paris, 18e) ou chez certains revendeurs en ligne.

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