De Litteris

2-11-2011

Valpéri, Mémoires d’un gentilhomme

Paul de Molènes - Editions Le Castor Astral, Curiosa & Caetera

Après nous avoir égaré à Naples ou à travers les livres, la collection Curiosa & Caetera du Castor Astral nous propose d’entrer dans un XVIIIe siècle libertin, sulfureux, jubilatoire.

Dès les premières pages, ces Mémoires avancent à rebours : avant même de plonger dans le grand démantèlement de l’âme – car il ne s’agit point de lire un récit initiatique ici, mais de plonger dans un pourrissement progressif- de ce Valpéri fictif, il faut passer les portes de deux introductions, comme si ce retard dans l’entrée au récit, tout en aiguillonnant la curiosité du lecteur, devait le prévenir – mais de quoi ? D’une immoralité avérée qui se veut avant tout divertissante – chaque introduction est d’ailleurs dédiée à une femme, comme si cette invocation féminine pouvait protéger le récit de sa propre amoralité- ou de l’irréalité des pages qui suivent (le premier introducteur le confesse : il a lui même complété et réécrit certains passages) et qui sombrent, de chapitre en chapitre, dans un caractère surréel revendiqué, une débauche fiévreuse d’outils fictionnels ?

Dès le départ, l’auteur semble désireux de noyer les repères et de se poser en anti-réaliste : son Valpéri sera un grand puzzle d’anecdotes truculentes, le portrait éclaté, morcelé, d’un homme qui déconstruit sa propre humanité au fil des aventures jusqu’à ne plus être qu’une ombre. Le style, aux circonvolutions presque baroques, jouera lui aussi à noyer le poisson, à piéger le lecteur dans les affres d’un divertissement sulfureux : il y a du Barbey d’Aurevilly chez cet auteur, tant on sent chez lui une jubilation dans le souffre qui n’est pas sans rappeler certaines descriptions des Diaboliques. Il s’agit d’inventer, de jongler de péripéties en péripéties, d’extravagances en extravagances, pour mieux déconstruire, avec une insolence jouissive, l’image classique du héros.

Suivre Valpéri, c’est donc suivre un jeune homme qui se découvre libertin, d’un libertinage passant par la légèreté – son apprentissage de l’art amoureux fait l’objet d’une anecdote aussi truculente que fantasque- avant de se perdre dans des jeux de pouvoirs évoquant Sade ou Les liaisons dangereuses. C’est lire le portrait d’un dandy, d’un joueur, d’un duelliste, d’un ami des pires débauchés qu’il soit, d’un vil manipulateur… d’une incarnation diabolique ? On placerait volontiers ces mémoires près du Portrait de Dorian Gray ou La peau de chagrin tant il semble que ce nouvel anti-héros, à l’instar de ceux de Wilde et Balzac, lutte contre l’ennui, le mal du siècle, par une destruction irrémédiable de son être profond et de ses désirs d’absolu.

Détruire, plutôt que construire, rabaisser, plutôt qu’exalter : anti-héros, anti-romantique, Valpéri se révèle être un personnage inclassable, un  « incroyable mélange de joie et d’horreur » (ainsi que l’explique Norbert Gaulard dans sa préface, qui nous éclaire sur la réception de l’œuvre à sa publication), qui me semble pouvoir toujours parler au lecteur moderne. Ce livre, publié pour la première fois en 1845,  me semble en effet pouvoir faire écho à certains auteurs contemporains tels Bret Easton Ellis qui, dans ses divers portraits de jeunesses désenchantées, bien qu’il préfère jouer le jeu cru du trash plutôt que de l’atmosphère sulfureuse que tisse Paul de Molènes, offre à Valpéri ses descendants et ses galons de « classique oublié » de la littérature – tant le classique est celui qui conserve, au fil des siècles, la même puissance de fascination et la même modernité.

A vous de plonger, à présent, dans ce divertissement délicieusement irrévérencieux, servi par une plume d’une élégance rare !

Livre reçu en service de presse : grand merci au Castor !

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4 commentaires

  1. Centrino a écrit le 2-11-2011 à 12 h 36 min :

    Délicieuse critique ;)
    Par contre le lien vers “à travers les livres” semble incorrect : “erreur 404″.

    A bientôt ;)

  2. Julie Proust Tanguy a écrit le 2-11-2011 à 13 h 38 min :

    Merci ! Je vais réparer la coquille de ce pas (et retrouver le chemin de la correspondance peu après).

  3. Sébastien a écrit le 6-11-2011 à 0 h 54 min :

    Déjà, j’adore cette maison d’édition qui est née à Bordeaux et qui a notamment publié M. Duras et l’autobiographie (d’Aliette Armel) que je peux te prêter si tu ne l’as pas lu. Je n’ai pas lu Paul de Molènes qui pourtant a fréquenté du beau monde en son temps… Ce que tu en décris montre un écrivain plutôt moderne ? Cela donne envie de se plonger dans la vie trépidante de Valpéri…

  4. Julie Proust Tanguy a écrit le 6-11-2011 à 9 h 25 min :

    J’ai lu l’excellent essai d’Aliette Armel : dans ma période intensément durassienne, je courais les bibliothèques pour chercher TOUT ce qui s’était publié autour d’elle. Ce que je ne trouvais pas, j’économisais pour me l’acheter… ou pour racheter ce que j’avais emprunté et qui m’avait particulièrement frappée – comme la biographie de Laure Adler, que j’ai bardée de post-its et de commentaires dans la marge… Mais je te remercie pour la proposition !

    Je trouve effectivement Molènes très moderne dans sa façon de vouloir “casser” les codes du récit et du personnage de roman : en refusant de s’affilier à un courant, en tortillant sa phrase pour y dissimuler la “vérité” du personnage… Les critiques de l’époque se sont principalement attardés sur son immoralité et le curieux processus de divertissement que le roman met en place, et j’imagine que c’est pour cela qu’il a sombré, peu à peu, dans l’oubli, faute de voir son style mis en avant.

    Il me semble d’un cran en avance sur la conception du roman à son époque – contrairement à un Huysmans, dont l’écriture décadente (elle aussi très moderne, à mes yeux), n’a pas (complètement) disparu, car il arrive “à point” et bénéficie de la reconnaissance d’un Zola et d’un Wilde, qui l’ont accroché à la postérité.

    Je peux te le prêter, si tu le souhaites…

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