De Litteris

26-8-2011

Le “phénomène” de la rentrée littéraire

J’ai bien conscience, en posant ces premiers mots, que je m’apprête à enfoncer des portes largement ouvertes avant moi : parler de la rentrée littéraire, de sa phénoménale débauche de papier (gâché), est presque une obligation entre le 15 août et la fin septembre, avec des rappels au moment des prix germano- pratins… C’est un rituel médiatique saisonnier qui se mêle au coût des courses de la rentrée et à la photo de classe du gouvernement. On semble enfin se rappeler de la production littéraire, en dehors des best-sellers et des romans adaptés au cinéma, on s’émerveille et se fâche inévitablement de la quantité astronomique de livres parus et du dernier Nothomb.

On criera, comme d’habitude, au scandale et au génie (cette année, les yeux du tout-Paris seront certainement dirigés vers Marien Defalvard, tour à tour le nouveau Rimbaud, Radiguet ou Proust dans les papiers qui commencent à fleurir ça et là…) et parlera beaucoup trop de livres qui n’en valent pas la peine et dont on ne se serait guère soucié en temps de non-rentrée littéraire. Faisant moins de tapage ou envoyant aux oubliettes des livres pourtant plus intéressants qui, ne bénéficiant pas de la couverture médiatique nécessaire pour faire leur chemin entre les gros poids lourds de la rentrée, seront envoyés trois mois plus tard au pilon, purgatoire des mal-aimés littéraires.

C’est un phénomène qui ne m’a jamais bien intéressée : outre le fait que je n’ai point besoin d’une telle parade pour savoir qu’il y a des écrivains en France, j’ai tendance à me montrer soupçonneuse face aux tentatives frénétiques que peuvent avoir les médias de me vendre « LE » nouveau chef d’œuvre définitif du XXIe siècle ou l’auteur miraculeux (j’ai presque envie de dire : miraculé) qui sauvera les lettres françaises de la déchéance et de la mort auxquelles on les voue depuis plus de cinquante ans. Il me semble que cette sur-médiatisation et cette surenchère de « productivité » de la plupart des éditeurs, loin d’être un encouragement à la lecture, est plutôt le lieu de tous les découragements. Au lieu d’attirer des petits ou des non-lecteurs, potentiellement intrigués par cette déferlante de titres neufs, dans les librairies, elle les pousse droit vers l’embarras le plus profond : que choisir dans ce dédale d’encre si coûteuse ? Il ne leur reste plus, alors, qu’à attendre la grande sanction des prix, pour pouvoir lire « le » Goncourt ou « le » Renaudot et être sûrs d’avoir lu « le livre qui en valait la peine ». Sans entrer dans le débat de la qualité du choix des jurés, souvent inégale et conformiste, c’est précisément ce genre d’attitude, ravalant le livre au rang de gadget ou de produit de consommation quelconque, qui me semble particulièrement dommageable pour la littérature, poussant certains éditeurs à ne publier que des productions semblant calibrées pour obtenir telle ou telle récompense.

La rentrée littéraire aurait pour moi du sens si elle était l’occasion de véritables découvertes et d’échanges (et quel heureux monde (de bisounours) littéraire(s) ce serait là !), non seulement privés mais publics. Mais il faudrait alors que les échanges soient plus intéressants que « Machin/Bidule, en copiant-collant Wikipédia/ en relatant la vie d’une personne existante, a-t-il/elle preuve d’une véritable écriture méta- littéraire ou de fumisterie ? »… Je ne cesserai jamais, je crois, de m’étonner naïvement qu’on puisse offrir ainsi de la publicité gratuite a de piètres pisse-copie.

On touche ici à ce qui est pour moi le « fond » du problème de ce « phénomène » : la rentrée littéraire prétend attirer l’attention sur la diversité des parutions en France alors qu’elle ne se focalise que sur quelques noms, avec plus ou moins de jugeote, tant il est plus facile d’encourager les gens à lire les pauvres pages mortes de Houellebecq, les confinant ainsi dans leur médiocrité, alors que, quelques étagères plus loin, au même moment, Claro présente CosmoZ, dont la langue-chair survoltée a réjoui la perpétuelle affamée de littérature que je professe être. Dans la débauche quasi-obligatoire de publications, les critiques influents distingueront quelques volumes, sur la foi d’un nom, d’une maison d’édition, peut-être d’un véritable coup de cœur, et c’est cette poignée, élue sur des critères plus ou moins obscurs, qui bénéficiera de toute l’attention publique et sera estampillée « production de qualité » : j’ai ainsi l’impression d’assister, à une puissance démultipliée, au même spectacle désolant que je fuis toute l’année (préférant de loin l’avis de mon libraire ou les avis développés de lecteurs, que l’on peut trouver ça et là) et ne goûte guère cette fringale désespérée de nouveautés, vite consommées, vite oubliées. J’ai l’audace (ou la naïveté, c’est selon) de croire que la littérature est cet art qui doit nous (faire) grandir et non un objet de consommation à lire avant sa date de péremption (fin octobre, donc, pour certains livres à paraître les prochaines semaines)…

Pourtant, j’ai lu cette année un bon nombre de « nouveautés » de la rentrée : mon libraire m’a demandé de l’aider à effectuer un « tri » dans la masse qui inondait son arrière-boutique et m’a confié une dizaine de services de presse, que je n’ai pas choisis, espérant être surprise. Peu m’ont véritablement absorbée (style blanc, personnages creux, monde pâlot…), certains m’ont rappelée pourquoi je n’achetais jamais les livres provenant de leur maison d’édition (Grasset, pour la citer, dont les choix ne correspondent tout simplement pas à ce qui me touche en matière de littérature)… Mais je reviendrai sur certaines de ces lectures, pour mettre en lumière quelques trouvailles, ou, en ce qui concerne l’une d’entre elle, dont je vois venir de loin, hélas, la sur-médiatisation à outrance (sur le thème de « l’a-t-il vraiment écrit alors qu’il est si jeune ? » ; pour de mauvaises raisons, donc), pour expliquer mon désespoir et désarroi face à une publication me semblant calibrée pour mieux obtenir le Goncourt du premier roman, faisant, pour une fois, contrairement à ce que je professais plus haut, un peu de « publicité » pour un livre que je n’ai pas apprécié, et (me) promettant, surtout, d’en faire une analyse détaillée et argumentée en réponse aux critiques élogieuses qui, finalement, parlent moins du livre en question qu’elles ne s’enorgueillissent d’avoir déniché « le » livre à lire, vous savez, « celui qui en valait la peine »…

Ces critiques seront toutefois alternées avec des découvertes « hors saison » (ricanement ironique) car je refuse que ce petit espace d’échanges ne joue que le jeu du grand cirque littéraire automnal.

Illustrations : Vitrine trouvée sur Book lovers never go to bed alone, Livres emmenés au pilon (photo de Pierre Jourde, associée à ce très bon article), timbre célébrant le cinquantenaire de l’Académie Goncourt et couverture du génial CosmoZ

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8 commentaires

  1. Centrino a écrit le 27-8-2011 à 12 h 10 min :

    Bon résumé de ce cirque médiatique annuel.
    Pour ma part, j’attends avec impatience les livres qui ont retenu ton attention…

    A bientôt donc :)

  2. Julie Proust Tanguy a écrit le 27-8-2011 à 12 h 19 min :

    Merci ! Les critiques vont commencer à déferler ce week-end… et je vais reprendre doucement le chemin de la correspondance aussi ;-) A très vite !

  3. Centrino a écrit le 31-8-2011 à 18 h 31 min :

    J’en piaffe d’impatience (Edith) ;-)

  4. Gilles a écrit le 12-9-2011 à 11 h 54 min :

    Ceci dit dans cette rentrée, L’art français de la guerre d’Alexis Jenny (livre détecté par Daniel de Coquillette à Lyon) est un très bon livre. J’en suis au tiers (600 pages). Bouquin ambitieux qui s’attaque à la violence passée et présente de la France à l’égard des français “nés ailleurs” (les critiques reprennent le résumé de l’éditeur sur “Qu’est-ce qu’un héros ?” mais à mon avis ce n’est pas le vrai sujet de ce livre). La construction tient la route. Les personnages sont denses, violents, hérissés de contradictions, couvrent de 1943 à 2011. L’arrière-fond d’un certain moralisme déplaira peut-être, moi j’adore. Et surtout, il en jaillit une autre image de la France. Un roman hardi sur la guerre “à la française” qui continue aujourd’hui… Peu de romanciers français contemporains se confrontent à cela…..

  5. Julie Proust Tanguy a écrit le 12-9-2011 à 13 h 19 min :

    Je note précieusement cette référence qui semble bien enthousiasmante – et file découvrir votre blog…

  6. sophie57 a écrit le 9-2-2012 à 21 h 28 min :

    “il est plus facile d’encourager les gens (quels gens?) à lire les pauvres pages mortes de Houellebecq, les confinant ainsi dans leur médiocrité…”: Quel mépris transparaît dans vos propos!…J’ai lu tous les livres de Houellebecq, personne ne m’y a jamais “encouragée”, je le suis depuis ses débuts, et je continue de lui être fidèle, simplement parce que j’aime ce qu’il écrit. Et je me vautre sans complexes dans ma “médiocrité”: elle vaut bien votre arrogance.

  7. Julie Proust Tanguy a écrit le 10-2-2012 à 14 h 39 min :

    C’est moins du mépris que la colère de n’entendre parler sempiternellement que des mêmes auteurs à la rentrée, et particulièrement de Houellebecq qui n’est à mes yeux pas le génie qu’on tente d’en faire. Ce n’est pas un avis à l’emporte-pièce mais fondé sur plusieurs lectures de cet auteur : s’il m’apparaissait avoir capté un peu d’essence de la modernité dans son premier roman, une vision juste du monde, la suite de son oeuvre (je me suis arrêtée à “la possibilité d’une île”, découragée de ne pas retrouver l’originalité d'”Extension…”) ne m’est apparue que comme des tentatives maladroites et inintéressantes de se réapproprier des thèmes bien mieux traités par d’autres romanciers (Bret Easton Ellis le premier ou, s’il faut un exemple français, Dantec qui, même dans ses pires excès, auxquels je n’adhère pas, propose un univers, un pessimisme et une recherche stylistique bien plus complexes et intéressants) et ce dans un style très pauvre, quasi-blanc, factuel et non minimaliste, que je trouve formaté pour plaire et non travaillé pour atteindre plus de justesse. Je trouve ce style de best-seller prémâché d’autant plus désolant qu’il ne colle pas avec l’ambition affichée de son auteur et ses jugements implacables sur le monde : quand on veut démontrer que le monde est moche et pourri jusqu’à la moëlle, je trouve plus ambitieux et intéressant d’essayer d’en mordre les codes, plutôt que de les répéter inlassablement. Je ne peux être convaincue intellectuellement par un auteur qui critique la façon, par exemple, dont on nous bombarde d’images charnelles pour, trois pages plus loin, mettre en scène une bimbo ou une fellation. Je ne peux estimer intellectuellement quelqu’un qui critique la vulgarité d’un monde qu’il estime décadent et qui tombe dans les travers qu’il critique, sans essayer d’en détourner les codes – ce qui est une étrange façon, à mes yeux, d’être pessimiste. J’ai plutôt l’impression de lire quelqu’un cherchant à imiter la posture de l’intellectuel pessimiste (mais n’est pas Cioran qui veut). Je ne peux être convaincue par quelqu’un qui, sous prétexte de rendre hommage à Lovecraft, auteur majeur du fantastique et de l’horreur moderne, homme méprisable et écrivain admirable, tente de nous convaincre de la propre complexité de sa personnalité et chante sa frustration d’être un génie mésestimé. Je ne peux apprécier un écrivain qui tente toujours de faire passer ses opinions subjectives pour la voix de l’universel et la seule vision du monde possible : le roman est pour moi une vision entièrement subjective, qui nourrit, quand il m’emporte, ma propre vision subjective.

    Alors oui, j’en veux aux critiques littéraires de ne mettre en avant que cet homme dont les livres me semblent médiocres, sous prétexte qu’il est de bon ton d’être pessimiste et misanthrope aujourd’hui, et suis désolée qu’il soit l’arbre qui cache la forêt. Et cette vision, comme tout ce que je peux écrire ici, est entièrement subjective, et ne prétend pas détenir une quelconque part de vérité. Ma phrase comportait sa part de maladresse : ce ne sont pas ses lecteurs qui sont médiocres, mais ses livres à mes yeux. Mon arrogance littéraire me porte vers d’autres terrains et surtout vers une autre vision de la littérature : celle qui pour moi donne le goût de la langue et renouvelle sincèrement le regard que je porte autour de moi. J’en conviens tout à fait : j’ai un goût aristocratique pour la littérature. Elle est pour moi raison de vivre et non divertissement – les meilleurs livres divertissent sans abaisser et j’éprouve une colère viscérale, épidermique, contre ceux qui, à mes yeux, cultivent l’appauvrissement intellectuel.

    Ayant écrit ces quelques mots éminemment subjectifs (tout comme votre réaction – épidermique et viscérale- à mon égard), il ne me reste plus qu’à vous souhaiter de belles lectures.

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