De Litteris

12-2-2013

Transmettre

J’ai eu le bonheur d’être invitée par le Centre du livre et de la lecture du Poitou-Charentes à la médiathèque François Mitterrand le 31 janvier, pour parler de mon expérience de passeuse et dialoguer avec Sylviane Sambor, la directrice du Centre du livre, et Brigitte Chapelain, enseignante-chercheuse en sciences de l’information et de la communication à l’université de Paris 13.

Cette conférence (que vous pouvez écouter dans son intégralité à la fin de cet article ou sur le site du Centre du livre) et les échanges qu’elle a générés m’ont ravie : pouvoir développer le dialogue mis en place ici – par les commentaires et surtout par les mails que je reçois, toujours avec plaisir-, confronter mon point de vue à une topographie experte et à d’autres regards sur ces sphères numériques auxquelles j’ajoute ma voix… autant de pistes que je rumine à plaisir depuis.

Fascinante question que celles de ces  “blogs/sites/carnets” virtuels qui fleurissent depuis le début de notre XXIe siècle : recherche de visibilité chez les écrivains, création d’une nouvelle sphère littéraire, espaces de création, envie de projeter sa voix (écrivante, lectrice) par delà les supports habituels, déplacement et démocratisation de la sphère critique (et appauvrissement, chuchoteront certains), volonté de projeter sur un nouveau support son individu (voix, opinions, réflexions)…

Les enjeux sont multiples et les supports tout autant : du blog enchaînant les notes de lectures à celui qui, sur un site, sert de newsletter améliorée ; du carnet de réflexions à l’espace coup de gueule/coup de coeur ; du substitut de fanzine au magazine éditorialisé… Le blog se fait protéiforme et, que la pratique en soit assidue ou ponctuelle, dessine une nouvelle voie de communication qui redouble ou remplace, pour certains, les médias habituels, notamment quand il s’agit de défendre des genres/formes littéraires/artistiques boudé(e)s par ces supports traditionnels – il fut notamment question de la floraison de blogs entourant des genres populaires (policier, SF, fantasy, fantastique…) ou “à la mode” (chick litt, ou cette littérature jeunesse, pour les 15-25 ans, qui connaît un formidable essor éditorial depuis les succès d’Harry Potter ou de Twilight), floraison qui ne m’étonne guère : il y a longtemps qu’ils s’adressent à leurs publics respectifs par des voies détournées et il est peu étonnant qu’ils se soient emparés de ce nouvel espace dès ses débuts.

Pour ma part, j’apprécie, parmi ces espaces, ceux qui, sortant des sentiers battus, savent proposer à la grande lectrice que je suis des voies secrètes et inconnues (littérature oubliée, littérature de genre, littérature contemporaine ne bénéficiant pas d’un certain battage médiatique, dont le bruit est souvent inversement proportionnel à la qualité des oeuvres “défendues”), ou ceux qui s’inscrivent dans un processus de curation, c’est-à-dire de rassemblement d’informations, de cartographie de la littérature. Dans ces espaces, je trouve ce qui faisait l’attrait de ce que j’aime à appeler “l’utopie internet” des débuts : un espace de libre partage et d’organisation du savoir. Un lieu d’engagement. Une communauté généreuse.

J’aime, pourrait-on dire, y retrouver virtuellement ces passeurs qui m’ont aidée à nourrir une vision ouverte et curieuse de l’espace littéraire : libraire, bibliothécaire, enseignant. Peu importe le cadre : seule compte, au final, l’oeuvre qui a été transmise, l’étagère qui s’est rajoutée dans ma bibliothèque mentale, la nouveauté du point de vue qui enrichit le mien.

Est-ce pour cela que m’indiffèrent ceux qui n’utilisent le blog que comme support de prescription (qui, comme chacun le sait, a un côté médical déplaisant), ou ceux qui, n’échappant pas à la dictature du même, ne font que reproduire, dans leur bulle virtuelle, le système qu’ils cherchaient à fuir et se retrouvent à vanter, inutilement, prisonniers qu’ils sont du cercle vicieux des affiliations, ces livres-machines à sous qui n’ont pas besoin d’une voix supplémentaire pour se vendre ?

Est-ce pour cela que je privilégie ceux qui, par leur mordant, leur regard curieux, leur sensibilité, leur générosité, m’aident à me repérer dans l’infini de la Bibliothèque ? Ceux qui, voyant en internet un outil et non une fin, transforment cet espace en surgissements, en constellations ? Ceux qui, détournant la rapidité inhérente à ce support, réinventent la lenteur de l’appréciation ?

L’optimiste, en moi, veut croire que l’utopie internet est toujours accessible et que, dépassant les simples constats, elle permet(tra) de proposer des solutions – ainsi que je le proposais dans cette autre bifurcation. J’aime croire qu’un partage pur est encore possible – et tenter de l’offrir, avec la naïveté matinée de lyrisme et d’enthousiasme que peut comporter une telle affirmation.

Alors je vous redis mes valeurs, fidèle à cet incipit tracé il y a deux ans : l’ouverture à ce dialogue que génèrent les livres, le partage et la mise en valeur curieuse, l’envie de cartographier, avec vous, ma perception de la littérature.

Et tout cela contre des systèmes qui ne fonctionnent pas pour et sur moi : copinages marchands, livres-déchets, discours appauvrissants, prescriptions sans âme, cercles fermés tondant le portefeuille du lecteur.

Et tout cela pour une vision curieuse, riche, ouverte, libre de la lecture, comme espace de stimulation de la langue, de l’esprit, de l’âme – trois mots qui semblent faire si peur et qui définissent l’Humain, à mes yeux.

***

La conférence, dans son intégralité :

Sur cette ultime envolée lyrique, je vous invite, chers lecteurs, à partager vos impressions, espoirs, questions, dans les commentaires ci-dessous : qu’attendez-vous du web littéraire ?

Commentez cet article :

3 commentaires

  1. Sébastien Marcheteau a écrit le 12-2-2013 à 13 h 05 min :

    C’est véritable profession de foi que vous défendez là! Et qui vous honore. Une partie essentielle de cette liberté réside, je le pense, dans la volonté de rester indifférent à l’appel charmeur du web visible, ostensible même devrais-je dire. Je m’explique : j’ai connu des lecteurs/bloggeurs devenus prescripteurs contre leur gré simplement parce qu’ils étaient entrés dans la “course” de la visibilité : celui des blogs ranking, des “défis lectures”, des participations multiples et variés à des concours “livre contre prescription”… Le goût de lire devient vite amer dans cette course effrénée. Lire n’est pas un métier de pointe ai-je écris en paraphrasant R. Char) et je le pense. Il n’y a pas d’expertise qui tienne dans la lecture : j’ai lu nombre de “critiques littéraires” (bien souvent ironiques face à cette menace des lecteurs/bloggueurs qu’ils considèrent comme des lecteurs du dimanche) dont l’analyse ne dépassait la synthèse de la 4e de couverture. A l’inverse j’ai pu lire des articles qui montraient la véritable interaction qui avait eu lieu entre le livre et eux : et c’est ceci qui est intéressant dans la lecture, s’extraire de toute influence mimétique, se retrouver seul face au livre comme on se trouve seul face à sa propre conscience, face à ses sentiments et en extraire quelque chose qui est unique.

    Mais il y a là quelque chose à travailler en amont (même si c’est un autre débat qui dépasse celui engagé) : l’éducation à la lecture (et vous êtes partie prenante de cette action :)). Trop d’enfants ont une approche de la lecture qui consiste à en chercher le sens, comme si le texte n’était que le contenant d’un sens enfermé dedans et comme si la lecture ne revenait qu’à ouvrir le contenant pour en recueillir un contenu devenu universel à force de classicisme. Et j’ai vu des enfants ressentir l’effroi face au livre car il n’arrivait pas à dégager du texte ce “qu’on attendait qu’ils en dégagent” (je ne sais pas si je suis clair). Il y a sans doute des choses à penser là-dessus (pertinence du commentaire composé tel qu’il est pratiqué depuis des lustres, etc.).

    Quoiqu’il en soit, je regrette bien de n’avoir pas pu assister à cette rencontre qui je l’espère pour vous donnera lieu à des suites et des discussions passionnantes (un de mes regrets et un des défauts récurrents du net est le manque d’interactions… Là où les commentaires restent vides, il y a comme un grand blanc qui demeure).

  2. Michel Gros Dumaine a écrit le 12-2-2013 à 14 h 11 min :

    Chère Julie,

    Tout d’abord des remerciements.
    Celui d’avoir f ait votre connaissance accompagnée de vos enthousiasmes de lectrice.
    Celui d’avoir fait la connaissance du Centre du livre et de lecture Poitou-Charentes et de sa directrice Sylviane Sambor tout aussi enthousiaste que vous.
    Celui d’avoir été instruit par Brigitte Chapelain des possibilités offertes par les nouvelles technologies de la communication.
    Celui d’avoir, grâce à cette soirée, revu avec plaisir la ville (métamorphosée) de mes vieilles études universitaires.
    Le contenu de la soirée m’a permis d’apprécier le chemin qu’il me restait à parcourir pour donner à ma position d’auteur une visibilité qui ne soit pas seulement celle d’une promotion de mes propres textes. Mais qu’elle soit aussi un partage élargi avec ceux pour qui la littérature est l’expression la plus adéquate où l’humanité de l’Homme se questionne et se laisse entrevoir. La fiction littéraire au service de la fiction existentielle, au service de la mise en sensibilité des concepts en quelque sorte.
    Beaucoup de travail donc.

    Amicalement.
    Michel

  3. kelcun a écrit le 16-2-2013 à 20 h 45 min :

    Quelle richesse de réflexion, et quelle stimulation à rejoindre les eaux, les fleuves ou ruisseaux de la transmission, merci !

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