De Litteris

28-8-2015

Corde de lumière

Zbigniew Herbert - Traduit par Brigitte Gautier - Editions Le Bruit du Temps

Plat1HerbertCorde

Que peut offrir la poésie dans un monde qui s’écroule ?

Quand on a la langue pour unique royaume, que peut-on gouverner face au tonnerre de l’autoritarisme, à la violence déshumanisée, à la capitulation de la foi, à la disparition du temps des héros et des mythes (grecs, bibliques, historiques, littéraires), au réel privé d’émerveillement  ?

en vérité, en vérité je vous le dis
vaste est l’abîme
entre la lumière
et nous

On peut, sans doute, rendre sa pureté et sa transparence à la langue, s’aboucher à la conscience collective, ré-illuminer les objets, jouer les veilleurs au regard blanc et droit comme ceux des statues antiques, et se dépouiller de tout lyrisme pour dire au plus près, au plus clair, les fondements de l’humain dans un monde chaotique…

rends-moi
le cri juvénile
les mains tendues
et ma tête
son immense panache d’éblouissement
rends-moi mon espoir
tête blanche silencieuse

 

Mieux qu’une critique, quelques extraits :

 

À Marc-Aurèle

au professeur Henryk Elzenberg

Bonne nuit Marc éteins ta lampe
referme ton livre Déjà au-dessus de toi
résonne l’alarme argentée des étoiles
c’est le ciel qui parle une langue étrangère
c’est un cri barbare de terreur
inconnu de ton latin
c’est la peur séculaire la peur obscure
qui commence à frapper le fragile ordre humain

et vaincra Tu entends ce bruit
c’est le flux des éléments le courant
incontrôlé il Détruira tes lettres
et les quatre murs du monde s’abattront
à quoi bon – frissonner dans le vent
souffler à nouveau sur les cendres brouiller l’éther
se mordre les doigts chercher des mots vains
traîner après soi l’ombre de ceux qui sont tombés

défais-toi donc de ton calme Marc
et tends la main par-delà les ténèbres
qu’elle tremble quand l’univers aveugle
heurte les cinq sens comme une frêle lyre
l’univers l’astronomie nous trahira
le calcul des étoiles et la sagesse de l’herbe
et ta grandeur trop imposante
Marc et mes larmes d’impuissance

 

 

La forêt d’Ardenne

Joins les mains pour puiser du rêve
comme on puise eau ou graine
et apparaît une forêt : nuée verte
et un tronc de bouleau comme une corde de lumière
et mille paupières vont battre
une langue feuillue oubliée
tu te remémoreras alors le matin blanc
où tu attendais que les portes s’ouvrent

tu sais l’oiseau entrouvre cette contrée
il dort dans l’arbre et l’arbre dans la terre
source ici de nouvelles questions
sous les pas les courants des mauvaises racines
vois le dessin de l’écorce où
s’imprime une corde de musique
le luthiste tournant les chevilles
afin que résonne ce qui se tait

écarte les feuilles : des fraises des bois
la rosée d’une feuille l’arête d’une herbe
plus loin l’aile d’une libellule jaune
une fourmi enterre sa sœur
plus haut au-dessus de la belladone traîtresse
mûrit doucement un poirier sauvage
sans attendre de meilleure récompense
assieds-toi sous l’arbre

joins les mains pour puiser de la mémoire
des morts  les prénoms la graine flétrie
une autre forêt : nuée calcinée
le font marqué d’une lumière noire
et mille paupières serrées
fort sur des globes immobiles
l’arbre et l’air brisés
la foi trahie des abris vides

et cette forêt-là est pour nous pour vous
les morts réclament aussi des fables
une poignée d’herbes l’eau des souvenirs
alors sur les aiguilles de pin sur les murmures
et des odeurs les fils fragiles
peu importe que la branche t’arrête
que l’ombre te mène par des chemins sinueux
car tu retrouveras et tu entrouvriras
notre forêt d’Ardenne

 

 

Deux gouttes

Les forêts flambaient —
mais eux
se nouaient les bras autour du cou
comme bouquets de roses

les gens couraient aux abris —
il disait que dans les cheveux de sa femme
on pouvait se cacher

blottis sous une couverture
ils murmuraient des mots impudiques
litanie des amoureux

Quand cela tourna très mal
ils se jetèrent dans les yeux de l’autre
et les fermèrent fort

si fort qu’ils ne sentirent pas le feu
qui gagnait les cils

hardis jusqu’à la fin
fidèles jusqu’à la fin
pareils jusqu’à la fin
comme deux gouttes
arrêtées au bord du visage

 

 

Parabole

Le poète imite les voix des oiseaux
il étire son long cou
et sa pomme d’Adam saillante
est comme un doigt maladroit sur l’aile de la mélodie

en chantant il croit vraiment
hâter le lever du soleil
la chaleur de son chant en dépend
et la pureté de ses aigus

le poète imite le sommeil des pierres
la tête dans les épaules
il est comme un fragment de sculpture
à la respiration rare et pénible

en dormant il croit que lui seul
percera le secret de l’existence
et que sans l’aide des théologiens
il happera l’éternité de sa bouche assoiffée

que serait le monde
s’il n’était plein
de l’incessant va-et-vient du poète
parmi les pierres et les oiseaux

 

La langue

Sans faire attention, j’ai franchi la frontière de ses dents et j’ai avalé sa langue mouvante. Elle vit maintenant en moi comme un petit poisson japonais. Elle se frotte contre mon cœur et mon diaphragme, comme contre les parois d’un aquarium. Elle fait monter de la poussière du fond.
Celle, que j’ai privée de sa voix, me fixe avec de grands yeux et attend la parole.

Mais moi, je ne sais pas en quelle langue m’adresser à elle, celle que j’ai volée ou celle qui fond dans la bouche du trop-plein de la lourde bonté.

 

Pages de mythologie

Au début il y eut le dieu de la nuit et de l’orage, idole noire et sans yeux, devant laquelle ils bondissaient nus et barbouillés de sang. Puis au temps de la république, il y eut de nombreux dieux avec femmes et enfants, des lits dont les ressorts grinçaient et la foudre qui explosait sans faire de dégât. À la fin seuls des neurasthéniques superstitieux portaient dans leur poche une petite statuette de sel, représentant le dieu de l’ironie. À l’époque il n’y avait pas de dieu qui lui fût supérieur.

C’est alors que les barbares sont arrivés. Eux aussi appréciaient beaucoup le petit dieu de l’ironie. Ils l’écrasaient sous leur talon et en saupoudraient les plats.

 

 

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