De Litteris

26-9-2012

L’angoisse du héron

Gaétan Soucy - Editions L'Escampette

Au commencement est l’Asile, théâtre où évolue l’Acteur et le Cabotin. Le narrateur observe ces deux étranges olibrius : l’un, prenant le rôle du Héron, choisit de ne pas perturber le monde mais de l’observer, en retrait, figé dans une « promesse jamais tenue de chute vers l’avant », le regard affolé de mots silencieux; l’autre, au contraire, dérange le monde de sa gesticulation incontrôlée, le provoque, arpente en « conquérant avide », déterminé, la scène à laquelle il est voué. De leur opposition naît un spectacle-fable où on lit en écho deux postures de l’homme face au monde, l’un emmuré dans sa tour d’ivoire et de folie, l’autre, acteur, actant, tout de fracas agité.

Soudain le texte glisse, vers un autre jeu, un autre je : et le narrateur que l’on suivait, confiant, se métamorphose, emprunte une autre voix pour chanter l’ami perdu, l’artiste inachevé, le premier narrateur, retiré du théâtre du monde. Cet hommage se teinte volontiers d’ironie et est sans cesse remis en question par le narrateur lui-même dans ses notes ; il se métamorphosera une dernière fois en lettre, en adresse à une potentielle lectrice, avant de chuter, affolé, en final inattendu.

Gaétan Soucy tisse ici un texte jouant avec les attentes de son lecteur, une littérature du mais (« des arbres, qui sont une cuisse prolongée de bras, des doigts sans main soudés à de multiples coudes, figés et frémissants dans leur angoisse catatonique de sauver le monde, des arbres, bref, des érables par exemple, ou des saules, il n’y en avait pas, mais des petits commerces, mais des petits garages, mais des petits bungalows sécuritaires et sclérosants ») qui s’amuse, avec entêtement, à faire de son lecteur ce héron prêt à vaciller dans un code de récit bien connu (qu’il investirait alors, cabotin, propriétaire brutal de tranches de littérature familières) mais tenant sur le fil de la page, inquiet, incertain du point de l’histoire vers lequel il se dirige, raidi par l’angoisse catatonique de tomber dans un texte-piège, un monde-écrit trompeur, et désireux, dans un même élan, de se laisser chuter dans ce monde de tous les possibles.

En tressant ses phrases d’échos au texte-source, au pacte de lecture originel et trahi, Gaétan Soucy teste notre confiance en la langue littéraire, en l’effet de réel porté par un style, et (se) joue de notre adhésion enthousiaste à la fiction. Prolongé par une postface d’Alberto Manguel, L’angoisse du lecteur, il interroge nos confortables habitudes de lecture et le pouvoir hypnotique de la littérature.

Un texte court, mais impressionnant !

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