De Litteris

11-5-2011

Une pile d’essais

Lasse de ne pas être rassasiée par mes dernières tentatives en prose, je me suis rabattue ces dernières semaines sur la relecture de romans qui me sont chers (Jane Austen, les sœurs Brontë et, dans un tout autre genre, cette merveilleuse saga qu’est Harry Potter) et sur la lecture d’essais.

A quoi bon encore des poètes (P.O.L) de Christian Prigent relance la question jadis posée par  Hölderlin : « Wozu Dichter in dürftiger Zeit ? » (pour-quoi des poètes en des temps difficiles). Pour-quoi, encore aujourd’hui, des poètes ? Pourquoi les poètes ne sont-ils plus lus ? A quoi sert aujourd’hui la poésie ? Pourquoi dédaigne-t-on la littérature dite difficile pour lui préférer une prose industrielle ?  Il y a quelques brèves pistes de réponses dans ce minuscule opus, qui s’attache surtout à redonner du sens au mot « poésie », aujourd’hui si dévalué.

Zéropolis (Allia), de Bruce Bégout, s’acharne à cerner les contours de Las Vegas et à y voir, parallèles, les ombres de nos métropoles. Au fil d’une suite d’articles se dessine la « barbarie stylisée » de notre monde contemporain, d’une société spectacle où l’avalanche d’attractions appauvrit l’esprit. Vivant dans l’instantanéité et l’impulsivité, l’homme ne peut se forger aucune expérience, aucun vécu, aucun passé dans cette ville hors-temps : il n’existe qu’à travers de trop fugaces plaisirs et oublie toute capacité de raisonnement et de remise en question. Il y a quelque chose de fascinant dans cette ville-monde qui repose sur du vide et le brasse infiniment. Une vision assez fulgurante des ludocraties à venir.

Avec Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre (Allia), Mike Davis m’a permis de continuer à explorer la psychogéographie des Etats-Unis : c’est un monde urbain apocalyptique, structuré par la peur, une véritable « esthétique du désastre » qui nous sont ici décrits. Mike Davies s’évertue à repenser la ville à travers ses crises (les émeutes de 1992) et sa surenchère sécuritaire et propose une réflexion sociologique /géographique / politique pour éviter qu’LA ne se transforme en la cité-labyrinthe pestilentielle vue dans le film de Ridley Scott. Inspirant.

Japon, la crise des modèles (Philippe Picquier): après avoir interrogé l’homme dans Homo Japonicus, Muriel Jolivet s’intéresse à la jeunesse japonaise, ses codes et ses fractures. J’ai trouvé dans cet essai le pendant sociologique des romans de Ryû Murakami, d’ailleurs abondamment cité dans l’ouvrage. En partant de la description des différents groupes culturels existant chez les jeunes (lolitas, garyus, otakus… il y a quelques pages passionnantes qui éclaireront maints clichés répétés dans les mangas & les films), Muriel Jolivet met en avant (comme chez l’homme adulte) la crise des modèles traditionnels et la façon dont ces différents groupes culturels y répondent. Elle analyse tout particulièrement ce qui semble être la colonne vertébrale de la société japonaise, à savoir sa bipolarité qui divise la population en gagnants et et perdants. Mais qu’est-ce que gagner, pour un jeune homme, pour une jeune femme ? Est-ce se marier d’un mariage sans amour pour engendrer des enfants auxquels on se dévoue et renoncer au sexe ? Est-ce se crever au travail comme ses parents ? Les perdants (les hikikomori, hommes ne gagnant pas un gros salaire, les femmes qui ne se marient pas et préfèrent recourir à la prostitution masculine ou aux hosts pour se satisfaire) ne sont-ils pas parfois gagnants face à ceux qui tentent tant bien que mal de se plier aux modèles parentaux ? Un livre passionnant et richement documenté.

Inde, la révolution par les femmes (Philippe Picquier): Dominique Hoeltgen est partie à la rencontre des femmes qui bouleversent l’Inde en y luttant contre les inégalités. Qu’elles soient actrices, avocates ou simples vendeuses de rues, elles tentent d’apporter chaque jour de nouvelles solutions dans un pays où économie et démocratie sont souvent mises à mal. C’est une galerie assez impressionnante qui se déroule au fil des pages et nous montre leur combat contre l’infanticide des petites filles, les viols, les mariages forcés, la maltraitance, l’illettrisme, les inégalités politiques et économiques… Un portrait plein d’espoir qu’un pays que je connaissais finalement assez mal.

La mort d’un pirate (Zones Sensibles) d’Adrian Jones est un bon contre-point à ceux qui ont aimé le film The boat that rocked : on s’éloigne ici des pétillants DJs du film de Richard Curtis pour plonger dans les raisons de l’assassinat d’un propriétaire de radio pirate par l’un de ses concurrents. Adrian Jones revient sur les origines de la radiodiffusion, la fondation de la BBC (dont le but est de produire une écoute soutenue pour instruire le peuple) et la naissance des radios pirates (qui tendent plutôt à créer un public de consommateurs), afin de mieux expliquer les raisons de ce meurtre. Ce décryptage des enjeux et du fonctionnement de ce mode de divertissement/instruction est particulièrement intelligent et pourrait tout aussi bien s’adapter à la télévision… ou à internet. Passionnant !

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