De Litteris

25-10-2012

Les fragments Solander

Pierre Cendors - Editions La dernière goutte

Suite à un accident, l’écrivain Paul Fauster a perdu la mémoire. Pour remonter la trame de son passé, il reprend celle de l’ouvrage fragmentaire qu’il composait : une biographie mythopoétique d’Endsen, le Rimbaud des pays de l’Est.

Mais comment écrit-on la vie d’un éternel disparu, qui semble se dissoudre dans la matière même du XXe siècle ? Comment écrire autour d’une identité qui se transmet ? Comment reconstituer l’Histoire, quand celle-ci n’est qu’une longue de suite de purges ou d’oscillations fantastiques ? Comment marcher dans les pas de quelqu’un qui déréalise jusqu’aux lieux qu’il parcourt, qui brouille les identités de ceux qu’il croise, et qui, s’inscrivant dans le temps du mythe, paraît être fiction vivante, écriture en marche ?

Dès la couverture, Cendors nous avertit : ce roman est un nouveau puzzle qu’il ajoute à son univers-labyrinthe, une nouvelle pièce fragmentaire de son œuvre, véritable hymne au dispar-être. Il s’agit moins, ici, de bâtir un livre de plus, que de tisser un prolongement, commencement et/ou fin, à la spirale littéraire dans laquelle il nous entraîne depuis L’Homme Caché.

Peu importe la forme sous laquelle vous souhaiterez l’étiqueter : thriller semi-historique (les amateurs de suspense, de rebondissements, de ré-interprétations des floutés de l’Histoire se réjouiront certainement de ce XXe siècle, matière mentale brassée à l’aune des conspirations et purges staliniennes, que retrace Cendors), enquête artistique (dans les pas du cinéma surréaliste, d’actrices et de poètes dont les identités se détriplent, sur les traces de villes qui se font maquettes, à l’ombre du daïmon…), quête chamanique d’une identité perdue ou du nom secret de celui qui écrit (tant les noms, chez Cendors, sont moins patronymes qu’impressions, appels intérieurs de la conscience de l’être : Fauster, autant Paul Auster aux vertigo métaphysiques que Faust ébloui par son besoin de savoir ; Solander, seuil-autre ; Arkadi, dans lequel on entend l’Arkadin d’Orson Welles et l’Arcadie dorée des commencements du verbe ; Nordström, ce grand nord, point absolu de commencement et de fin du monde ; Endsen, fils de la fin et fils du rêve…)….

Non, peu importe, vraiment, l’étiquette (« Endsen », « thriller », « roman », « doppelgänger »… autant de mots faciles à briser !) : dans ce grand jeu du brouillage identitaire tel que le pratique Cendors, où Je est éternellement un autre, où l’écrit procède par fragments s’appelant en écho et en miroir (ainsi, lire l’incipit des écrits de Fauster, c’est se rappeler de Rimbaudelaire Road), ce qui est réellement éblouissant, c’est la sensation de lire une écriture en marche, de participer à un processus de création, à un dialogue fécond entre l’inconscient, l’imagination et le langage de l’auteur et la conscience, l’imaginaire et la réceptivité du lecteur.

Lire Cendors, c’est participer un peu plus à chaque page à la re-création d’un univers qui se superpose au nôtre – tout comme la maquette de Solander se superpose à celle de Prague, ville à la croisée des mythes et des temps- et qui, le prolongeant, le complétant, le dédoublant, redore notre prise de conscience du caractère hypnotique de la fiction et de sa danse avec le réel. C’est interroger le puzzle qu’est notre sensation du monde et de l’identité et comprendre que, dans cette immense matière opaque, la compréhension ne se fera que par fragments, par intuitions poétiques. C’est accepter de se perdre dans le labyrinthe et de ne plus voir l’écrit(ure)-roman comme un monde figé, immuable, fini.

Incantant, à travers ses personnages-voyants (au sens le plus rimbaldien), la puissance éternelle de l’art, Cendors nous réapprend donc le pouvoir de la lecture, une lecture qui n’est plus le simple déchiffrage d’une fiction-palimpseste du monde, mais une vision à cultiver en soi, porteuse de fulgurances fragmentaires, nébuleuses, fascinantes.

Un livre-expérience, qui prolonge, spirale révélatrice, l’œuvre d’un de nos plus grands écrivains contemporains.

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2 commentaires

  1. Gérald Perrotton a écrit le 26-10-2012 à 19 h 54 min :

    Superbe article sur un fantastique livre et à travers lui son auteur.
    Merci à vous De Litteris

  2. Julie Proust Tanguy a écrit le 26-10-2012 à 19 h 59 min :

    Merci pour ce chaleureux message !

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