De Litteris

11-7-2012

Notules estivales & narratives

- Editions Thierry Marchaisse, La Volte, Le Vampire Actif, Les Moutons Electriques

Le temps, la santé et l’énergie m’ont manqué pour partager mes derniers enthousiasmes. Mais avant de prendre la joyeuse route des vacances, je tenais à attirer votre attention sur quelques lectures à glisser, éventuellement, dans vos propres bagages…

Les Philopyges (2 tomes, Editions Singulières) : Antoine Barral propose ici un roman feuilleton trépidant, enlevé, leste, plein d’humour. On lit avec grand plaisir cet auteur qui nous divertit autant qu’il nous cultive : plongeant dans une palpitante histoire de complot menée par Paul Déroulède, puis dans l’Afrique coloniale, il nous fait nous glisser, personnage, parmi les grands noms de l’Histoire, et sentir les évolutions du XIXe siècle finissant. Qu’il évoque l’affaire Dreyfus, les premiers pas du cinéma pornographique, la colonisation africaine, le statut des basques, les francs-maçons, la libération sexuelle des femmes (enfin… certaines) les tirailleurs sénégalais, Barral impressionne par sa capacité à faire revivre l’Histoire. Si certains dialogues sont moins vifs que les autres, on prend toujours plaisir à dévorer ce foisonnant roman-feuilleton.

La mort s’invite à Pemberley (éd. Fayard) : les amoureux de l’œuvre de Jane Austen se réjouiront certainement de l’initiative de P.D. James : faire revivre les héros d’Orgueil & Préjugés. Six ans après leur mariage, Elizabeth et son Darcy coulent des jours paisibles dans leur splendide demeure de Pemberley et préparent un des grands événements annuels, le traditionnel bal d’automne. Un meurtre et une tortueuse enquête fait ressurgir un démon de leur passé : l’infâme Whickham est de retour ! Si je n’ai pas été séduite par l’ensemble du roman – la structure est parfois un peu lâche et redondante, ce qui encombre le rythme du récit, et je suis déçue du traitement réservé au colonel Fitzwilliam-, je n’ai toutefois pas boudé mon plaisir de retrouver des personnages fort appréciés. On s’amuse à suivre l’évolution des différents protagonistes d’Orgueil et Préjugés, à lire l’explication que PD James a trouvé à certaines zones d’ombre du roman, à découvrir les clins d’œil qu’elle fait à d’autres œuvres de Jane Austen et à se baigner dans une langue austenienne recréée, aussi vive que délectable dans son ironie et son élégance empesée – je ne peux toutefois rien dire de la traduction, ayant lu ce roman en anglais. A réserver aux Janéites !

Une fille en hiver (éd. Thierry Marchaisse) : Philip Larkin nous plonge dans la vie d’une jeune réfugiée devenue bibliothécaire dans une province anglaise inhospitalière et nous livre un beau roman sur l’impossibilité de communiquer. Katherine, la Mrs Dalloway de cette « odyssée à l’intérieur d’un rêve », pèche à comprendre les autres, à entrer en contact avec l’Autre, à créer une intimité, à saisir sa propre volonté. Bercé par un ton doux-amer, le lecteur se perd dans cette symphonie couleur de neige fondue, où une jeune femme, oscillant entre un été éblouissant et un hiver étriqué, cherche à se découvrir, à s’épanouir. Une plume poétique, délicate, infiniment juste et sensible.

Elliot du néant (éd. La Volte) : David Calvo s’est longtemps fait attendre avant de dévoiler ce dernier et magnifique opus, dont je prendrai le temps de vous parler plus en détail une autre fois. Si vous rêvez d’Islande, si vous vous souvenez de Nick Kershaw, si vous êtes un carrollien passionné, si vous vous nourrissez d’humour loufoque et de féérie, si le Néant et le Ptyx n’ont plus de secrets pour vous et si vous avez envie de vous enfouir dans un poème vivant, volez chez votre libraire pour exiger cette œuvre insolite et superbe, qui a paralysé mes lectures pendant plusieurs semaines : impossible de lire quoique ce soit à la hauteur après cela.

Bodichiev (éd. Les Moutons Electriques) : j’ai déjà eu l’occasion en ces pages d’évoquer la belle plume d’André-François Ruaud. J’ai eu plaisir à la retrouver, au fil de ces nouvelles uchroniques-policières, disponibles en (très beau) tirage limité et auto-édité. Dans cet univers singulier qu’est l’Empire de Toutes les Russies, Jan Marcus Bodichiev mène l’enquête, déjouant les conspirations, les meurtres, les voleurs génétiquement modifiés ou les lianes tueuses. On retrouve dans ces nouvelles l’amour d’André-François Ruaud pour la psychogéographie (ses évocations de villes sont splendides) et Sherlock Holmes, et on passe un excellent moment dans un univers fascinant dans lequel on aimerait rester plus longtemps !

Le pays creux (éd. Les Forges de Vulcain) : William Morris est un nom bien connu des amoureux des Préraphaëlites qui l’associeront plus volontiers à ses splendides motifs végétaux qu’à son œuvre littéraire : un roman de science-fiction, des traités socialistes et… de très beaux récits de fantasy avant l’heure, qui ont inspiré un certain JRR Tolkien. Celui-ci, contant une histoire de vengeance et de rédemption, inspire par ses qualités poétiques indéniables : «Savez-vous où il se trouve – le Pays Creux ? Depuis longtemps, maintenant, j’en suis à la recherche, j’essaie de le retrouver – le Pays Creux – car c’est là que j’ai vu mon amour pour la première fois. Je veux d’abord vous dire comment je l’ai trouvé ; mais je me fais vieux, et ma mémoire me trahit : il vous faut patienter et me laisser réfléchir si d’aventure je puis vous dire comment c’est arrivé. Oui, à mes oreilles résonne un bruit de trompettes qui retentissent dans des landes désolées, de mes yeux et mes oreilles, je vois, j’entends le choc et le fracas des sabots de chevaux, le son et l’éclat de l’acier ; des lèvres retroussées, des dents serrées, des cris, des hurlements, et des imprécations. »

Truandailles : après avoir remis en lumière Pétrus Borel et ses Escales à Lycanthropolis, Le Vampire Actif attire notre attention sur Jean Richepin, ses aventures de gueux et sa langue savoureuse. Bienvenue au royaume des avortons, des orphelins, des monstres de foire, des « romanitchels », des pouillards, des escrocs, des vagabonds, des prostituées, des estropiés, des maquereaux, des pisse-froid… Un univers bigarré, argotique, à la langue énergique, truculente, délectable, servi par un beau travail d’édition – le glossaire argotique final est un bonheur absolu !

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A demain pour des notules estivales & poétiques !

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